Bruce Springsteen
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The Atlantic, 09 juin 2020

La playlist de Bruce Springsteen à l'époque de Trump



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Un gamin qui a grandi en regardant Elvis et les Beatles au Ed Sullivan Show n'allait pas automatiquement devenir un musicien politique. Quelle a été l'influence dans cette partie de votre vie ?

L'influence a émergé d'un instinct que j'ai eu, lorsque j'ai acquis une grande liberté personnelle, en 1975 avec la sortie de l'album Born To Run. Quelque chose n'allait pas en moi. Je ne me sentais pas terminé. Je ne me sentais pas chez moi. Je me sentais incroyablement mal à l'aise.

Et il m'a fallu beaucoup de temps pour réaliser que la liberté individuelle est à la véritable liberté ce que la masturbation est au sexe. Ce n'est pas mauvais, mais ce n'est pas la réalité. Et en commençant ce disque (suivant), Darkness on the Edge of Town, je me suis dit, je veux faire demi-tour. Je veux revenir dans mon quartier, et je veux comprendre les problèmes structurels, les problèmes personnels, les problèmes sociaux qui pressent avec force les gens sur lesquels j'écris, et parmi lesquels je continue de vivre. C'est là que résidait ce que je recherchais. Et donc, c'est là que mon raisonnement politique a commencé à se développer, soucieux de ma santé morale, spirituelle, émotionnelle, et de celle de mon entourage.

Ce qui nous amène à notre prochaine chanson, qui ressemble à une chanson anti-Trump. C'est That’s What Makes Us Great par Joe Grushecky.

Joe m'a dit, "Mon Dieu, j'ai écrit cette chanson. Elle s'appelle That’s What Makes Us Great".

Et c'était exactement au moment du mouvement MAGA [Make America Great Again] (2). Je lui ai répondu, "Et bien, c'est un grand titre". Et c'est le cas. Et il m'a dit, "Pourquoi tu ne la chantes pas avec moi ?". Et c'est comme ça que nous la chantons tous les deux.

Vous avez dit que lorsque vous avez enregistré Darkness, vous deviez vous replongez dans vos racines. Vous aviez fait la couverture de Newsweek et de Time; votre carrière a explosé. Vous auriez pu avoir un succès immense et planétaire. Mais au contraire, vous avez préféré retourner chez vous. Et vous y êtes encore. Vous vivez toujours dans la région d'Asbury Park.

Oui, je vis toujours dans le New Jersey, à 20 minutes d'Asbury Park, à 10 minutes de Freehold.

Je suis toujours très à l'aise ici.

Comment se portent ces villes ? Que vous disent-elles sur la vaste expérience américaine ?

J'ai toujours pensé que chacun portait en lui sa propre géographie morale, sa propre géographie spirituelle, sa propre géographie émotionnelle. Vous pouvez vivre à Barcelone, mais vous pouvez vous sentir lié à Asbury Park, à un endroit où vous n'irez peut-être jamais. Mais si un auteur est assez bon pour écrire sur la condition humaine, alors vous pouvez emmener votre public dans un endroit précis. Il ira à Asbury Park. Nous avons un public encore plus important à l'étranger - je pense que 2/3 de notre public est européen aujourd'hui. Les gens sont toujours captivés et profondément intéressés par l'Amérique, par ce qui s'y passe et par le mythe américain. L'histoire américaine est une histoire mondiale, et elle continue d'avoir une puissance phénoménale.

Une dernière question. Au cours de vos spectacles à Broadway, vous les avez terminés avec une version très directe, très brute de Lord's Prayer, ce qui a surpris pas beaucoup de monde. Ce qui m'a fait replonger dans vos vieilles chansons et dans votre musique, mais d'une manière différente. Vous avez écrit une chanson de fête, Mary's Place. Mais quand vous l'écoutez par le prisme possible de l'espoir, il s'agit d'un hommage, le plus joyeux jamais écrit à mes yeux, sur Marie, mère de Jésus. Je ne sais pas si vous avez composé cette chanson en ce sens. Donc, je voulais juste vous demander la façon dont vous vivez le sacré, et la présence divine dans le monde aujourd'hui ?

Si vous regardez Mary's Place, c'est une chanson dont le thème parle d'un endroit où aller, dans lequel on y trouve une communauté et de la fraternité et de la nourriture spirituelle. A la base, il s'agit du sujet essentiel de la chanson, et c'est d'ailleurs le sujet principal de la plupart de ma musique - The Promised Land, Badlands, et toutes les autres parlent d'individus essayant de trouver leur chemin spirituel et moral et social à travers le monde. De trouver un endroit où ils pourront bâtir une maison, là où ces valeurs les nourriront.

Je ne pratique pas beaucoup les rituels, mais je leur accorde toujours une bonne place, probablement pour ce qui concerne la religion Catholique, à cause de l'endoctrinement et de l'habitude, j'imagine. Vous savez, malgré mes doutes, mes enfants ne sont pas baptisés. J'ai des enfants païens, et ils semblent se porter à merveille, spirituellement parlant. Ils sont bons, des âmes solides ! Mais je fais régulièrement référence à mon éducation Catholique dans mes chansons. Je possède beaucoup d'imageries bibliques, et au final, si quelqu'un me demandait le genre d'auteur-compositeur que je suis, je ne dirais pas que je suis un auteur politique. Je dirais plutôt que je suis un auteur spirituel. Franchement, si vous jetez un œil à mon travail, c'est le sujet auquel je m'adresse. Je me suis adressé aux problématiques sociales. Je me suis adressé aux problématiques concrètes ici sur Terre. Je dis toujours que mes couplets, c'est du blues, et mes refrains, c'est du gospel. Et je penche un peu plus fort vers le gospel que vers le blues. Donc, au final, je me définirais comme un auteur-compositeur spirituel.

Terminons avec une dose de caféine d'une amie à vous - People Have the Power par Patti Smith.

C'est purement et simplement un très grand hymne. Une de ces chansons que j'aurais aimé écrire, mais je suis vraiment très content qu'elle l'ait écrite. Je ne crois pas qu'il existe meilleure chanson que celle-là pour la période.

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NOTES

(1) Le mouvement Black Lives Matter (Les vies noires comptent, ndt) est un mouvement politique, né en 2013 aux États-Unis dans la communauté afro-américaine, militant contre le racisme systémique envers les Noirs. Le mouvement a occupé une place importante dans les manifestations et émeutes de mai-juin 2020 aux États-Unis et dans le monde, après la mort de George Floyd, décédé lors de son interpellation le 25 mai 2020 à Minneapolis.

(2) Make America Great Again (Rendre sa grandeur à l'Amérique, ndt), parfois abrégé MAGA, est un slogan de campagne utilisé par des politiciens américains, le premier étant Ronald Reagan, lors de l'élection présidentielle de 1980. Lors de sa campagne pour les primaires du Parti Républicain puis pour l'élection présidentielle de 2016, Donald Trump reprend l'expression à son compte.

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