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The Wall Street Journal, 10 novembre 2010

Le Cœur de 'L'Obscurité'



Par JIM FUSILLI


Colts Neck, N.J.

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The Wall Street Journal, 10 novembre 2010
Sous un ciel de début d'automne, ici dans le centre du New Jersey, Bruce Springsteen a pointé du doigt le nord en direction du tout proche Holmdel, où 33 ans plus tôt il a commencé à enregistrer Darkness On The Edge Of Town, probablement l'album le plus important de sa remarquable carrière. Puis, en se tournant vers l'est, il a dit, ''Et j'ai enregistré Nebraska à cinq miles d'ici dans cette direction''. Sa ville natale, Long Branch, a-t-il ajouté, est à environ une douzaine de miles de l'endroit d'où il se tenait. Lors de leur premier rendez-vous, a déclaré M. Springsteen, il a emmené Patti Scialfa, sa femme depuis 19 ans, faire un tour en voiture sur les routes secondaires du coin afin de lui montrer une maison qui accueille les animaux de cirque à la retraite.

A 61 ans aujourd'hui, M. Springsteen a peut-être fait allusion à sa loyauté envers l'État Jardin, mais il a également raconté comment, une fois qu'il est fermement convaincu que quelque chose est bien, il ne s'en sépare pas.

Il a gardé uni le cœur de son E Street Band depuis 1974 – le groupe qui l'a soutenu quand, après la sortie de Born To Run, son album qui l'a fait connaître, il a été pris dans une longue bataille judiciaire : en gros, il ne pouvait pas sortir de nouvelles chansons jusqu'à ce que le procès avec un ancien manager soit terminé. Ayant de lourdes dettes, M. Springsteen et le groupe ont continué à jouer sur scène, puis se sont installés à Holmdel pour travailler sur ses nouvelles compositions. La bataille, et l'ultime triomphe de M. Springsteen, est dépeinte dans le documentaire de Thom Zimny : The Promise: The Making of Darkness on the Edge of Town, qui a été présenté lors de festivals de films et sur HBO. Il fait partie d'un nouveau coffret Darkness de 6 disques comprenant l'album original de 1978, les premières ébauches de ce qui deviendra les chansons de l'album, des morceaux inédits et deux performances en DVD.

Blessé et aigri, un Springsteen déterminé a utilisé cette pause de trois ans entre deux albums pour réexaminer son objectif en tant qu'auteur-compositeur et en tant que leader d'un groupe. Il a décidé qu'il n'y aurait pas un Born To Run II tape-à-l'œil et gras.

''J'ai tendance à penser qu'une fois Born To Run fini, mon mode de pensée a progressé – vous comprenez, 'Comment faire pour ne pas répéter à nouveau ce que j'avais fait ?''' dit M. Springsteen.

''J'ai probablement commencé par essayer de recréer un album à l'influence Brill Building'' (1) dit-il, se référant à ce foyer de New York pour tant de compositeurs pop et R&B des années 60, dont certains fournissaient des chansons pour les productions de Phil Spector, qui ont influencé Born To Run. ''Je n'avais pas encore laissé paraître ma passion pour la country ou pour la musique politique ou sociale''. ''Mais'', a-t-il ajouté, ''Je ne voulais pas être pris pour un artiste qui se cantonne à un seul genre ou un artiste néo-soul. Je ne voulais pas être le néo-quelque chose''.

''Le procès m'a donné beaucoup plus de temps pour réfléchir'' dit-il, assis dans sa maison pour invités, un feu crépitant dans son dos. ''Par nature, je suis prudent dans beaucoup de domaines. Je savais que je jouais avec de la dynamite. Je me méfiais du succès et de son potentiel à faire dérailler votre vie intime. C'est un immense miroir déformant. J'avais une assez bonne capacité à me préserver, mais j'avais beaucoup de craintes''.

Bien qu'il ait figuré sur les couvertures de Time et de Newsweek en 1975, une des ces craintes a été l'éventualité qu'il pourrait être rapidement oublié. ''Il n'y avait pas le câble, pas de médias électroniques, pas de kiosques remplis de magazines de divertissement'' dit-il, concernant les années 70. ''La tyrannie des médias de la pop-culture n'existait pas. Vous étiez un jeune gamin et tout le monde s'en foutait''.

Il ajoute, ''A cette époque-là, j'avais le sentiment de ne pas avoir l'espace pour jouer. Je ne pouvais pas être trop désinvolte. Je me sentais comme un adulte faisant son travail. J'étais à la recherche d'une voix adulte et la rébellion de type adulte m'intéressait. Elle n'avait pas été traitée''.

M. Springsteen s'est appuyé sur ce qui deviendrait sa plus grande force – la narration – et a retranscrit ses anxiétés et son obstination concomitante dans des chansons et des performances, si dépouillées, si rudes et si directes, qu'elles restent saisissantes plus de trois décennies plus tard. Darkness est un album dans lequel ses personnages sont en colère, mécontents et exclus, et cependant, lorsqu'ils sont confrontés à une situation désespérée, ils s'accrochent à l'espoir. Bien qu'ils doutent, ils veulent continuer à croire, tout comme M. Springsteen le faisait à cette époque.

''C'était comme tirer sur un élastique vraiment, vraiment fort, tirer dessus jusqu'au bout'', dit-il.

M. Springsteen a mis de côté les récits adolescents et les sons sans originalité de Born To Run. En lieu et place, il s'est concentré afin de soutenir les émotions complexes contenues dans ses chansons, construites sur des accords simples et sans embellis, et délivrées avec une puissance naturelle et mordante. Sur Darkness, le E Street Band est sobre jusqu'à ce qu'il doive exploser, et lorsqu'il le fait, la voix de M. Springsteen est un hurlement sauvage. Tout comme son jeu de guitare. J'ai suggéré que les instants les plus émouvants de l'album proviennent des solos de guitare de M. Springsteen, fulgurants et claquants comme un fouet. Il n'accepterait rien d'autre.

''Écoutez, j'étais le tireur le plus rapide dans le Centre du New Jersey'' dit-il. ''Quand j'étais gamin, je gagnais ma vie en tant que guitariste, faisant disjoncter les gens et en étant payé 20 dollars par le propriétaire du club. Mais j'ai décidé de devenir un auteur de chansons et un leader de groupe. J'étais bien plus intéressé par les canevas du son – peindre un grand tableau du point de vue des paroles et développer le son du groupe''.

Le nouveau coffret Darkness On The Edge Of Town comprend une vidéo, enregistrée en décembre dernier, de M. Springsteen et du E Street Band jouant les dix chansons originales de l'album. Son jeu de guitare sur ces morceaux continue d'exprimer le défi et la fureur.

Risquant sa carrière, M. Springsteen est devenu celui qu'il est encore : un auteur caractéristique avec le talent de représenter les aspirations et les frustrations des ouvriers, hommes et femmes, qui s'accrochent fermement au rêve Américain – un John Steinbeck avec une Fender Telecaster. Au cours des années suivantes, il a créé Nebraska, The Ghost Of Tom Joad et le sous-estimé Lucky Town, chacun découle de Darkness, un album dans lequel un adulte qui avait connu le succès et qui était tout près du gouffre s'est accroché pour dire ce qu'il voulait, que tout le reste soit damné.

''Darkness'' a dit M. Springsteen, ''a rendu limpide ce que nous recherchions : une musique assez solide pour traiter des choses essentielles – la famille, votre travail. Des choses qui sont toujours pertinentes''.

En ce qui concerne le changement de sa voix et le changement de son après avoir atteint le succès, il a ajouté, ''Si vous ne prenez aucun risque, vous n'obtenez rien''.

M. Fusilli est le critique de rock et de pop music du Journal.

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NOTES

(1) Le Brill Building est un immeuble de New York, au nord de Times Square, devenu dans les années 60 un des plus intenses centres d'activité dans l'industrie de la musique populaire américaine, dans les secteurs de l'édition et de l'écriture de chansons.

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Dessin Christopher Serra

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