Bruce Springsteen
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Episode 5 - Chacun pour soi : L'Argent et le Rêve Américain

Renegades : Born In The U.S.A.



****

POTUS BARACK OBAMA: Donc... Avance rapide, au cours des années 70, je suis au collège, et puis au lycée. Et je vois tout ça par le prisme de mes grands-parents avec lesquels je vivais la plupart du temps. Et ils avaient connu l'époque de la Grande Dépression dans les années 30, et la Seconde Guerre Mondiale.

BRUCE SPRINGSTEEN: D'accord, tout comme mes grands-parents.

POTUS BARACK OBAMA: Et nous vivions dans un appartement à Honolulu, de peut-être 110 mètres carré. Je me souviens y être retourné, adulte, et me faire la réflexion, « Oui, c'est... très modeste ». Mais à cette époque-là, je ne me suis jamais, jamais dit, « Je n'ai pas beaucoup ».

BRUCE SPRINGSTEEN: Non.

POTUS BARACK OBAMA: Nous n'étions pas des cols bleus, dans le sens où mes grands-parents travaillaient dans des bureaux. Ma grand-mère était une "employée à col rose". Elle avait commencé au guichet d'une banque. Elle avait beau être d'une grande intelligence, elle n'avait pas de diplôme universitaire. Rosie-la-Riveteuse (4) ne pouvait prétendre au G.I. Bill (5), qui finançait les études des vétérans de l'armée. Elle avait travaillé en usine pendant que mon grand-père était à la guerre. Quand il est revenu, il a bénéficié du G.I. Bill, il est allé à l'université pendant presque un an et demi, puis il a laissé tomber. Ma grand-mère n'a pas eu le loisir d'aller à l'université, mais elle a fini vice-présidente de banque - la Bank of Hawaï. Quant à mon grand-père, il est devenu représentant. Ils faisaient partie de la classe moyenne à Hawaï, même en étant plutôt en bas de l'échelle des revenus.

Moi, je suis allé dans un lycée privé préparant aux études supérieures. On peut dire qu'au lycée, 80% des élèves étaient issus d'un milieu plus aisé que le mien. Mais, ce qui est intéressant, c'est que nous ne nous sentions pas pauvres. Et je ne considérais pas que le monde m'était exclu parce que je n'étais pas issu d'un milieu aisé.

BRUCE SPRINGSTEEN: D'accord.

POTUS BARACK OBAMA: Mes grands-parents, ils voulaient que j'aille à l'université et ils se sont sacrifiés pour que j'aille dans ce lycée privé pour s'assurer plus ou moins, à moins qu'on me jette pour alcoolisme...

ENSEMBLE: [rires]

BRUCE SPRINGSTEEN: Mhmm.

POTUS BARACK OBAMA: ...que je sois admis à l'université.

BRUCE SPRINGSTEEN: [rires]

POTUS BARACK OBAMA: Je raconte cette histoire, tu sais, je ne veux pas...

BRUCE SPRINGSTEEN: Oui.

POTUS BARACK OBAMA: Je veux dire, nous ressemblons à deux vieux.

BRUCE SPRINGSTEEN: [rires] C'est horrible. C'est tellement triste.

POTUS BARACK OBAMA: « Mec, j'avais l'habitude d'aller à l'école pieds nus » et bla bla bla.

BRUCE SPRINGSTEEN: [rires] C'est tellement triste.

POTUS BARACK OBAMA: Quand je m'installe à Chicago, je travaille avec des ouvriers qui ont perdu leur boulot, parce que l'aciérie a été délocalisée. Et c'est là que je distingue très clairement l'intersection entre couleur de peau et classe sociale, parce que l'histoire que tu décris à Freehold n'a jamais été totalement accessible aux afro-américains, ou alors dans une version plus pauvre, plus dangereuse, plus précaire.

BRUCE SPRINGSTEEN: Exact.

POTUS BARACK OBAMA: Les parents de Michelle, par exemple, étaient en mesure d'aspirer à la vie de la classe ouvrière. Une vie de travailleurs de la classe moyenne, que tu décris à Freehold. Mais c'est toujours un peu plus précaire. Et les barreaux de l'échelle sont toujours un peu plus glissants. Je me souviens d'avoir parlé à des habitants du quartier de South Side quand je suis arrivé à Chicago, et ils me confiaient que c'était vraiment important pour eux, par exemple, d'être employé dans un bureau de poste. Parce que c’était synonyme de salaire régulier, et puis tu avais une retraite.

BRUCE SPRINGSTEEN: Oui. Quand mon père travaillait à l'usine, c'était extrêmement important.

POTUS BARACK OBAMA: Mais je pense que toi et moi avons ce même sentiment, le changement a eu lieu autour des années 80.

BRUCE SPRINGSTEEN: Oui.

POTUS BARACK OBAMA: Début des années 80. Juste après l’élection de Reagan, tu sais quand il brise le syndicat des contrôleurs aériens (6). Nous avons une stagflation.

BRUCE SPRINGSTEEN: Exactement. Et c'est le début des émissions à la télévision, du genre, « Comment vivent les riches et célèbres », amenant la culture du matérialisme dans chaque foyer, 24 heures/24. Et tout à coup, on s'entend dire, « Tu as raté ta vie, si tu ne possèdes pas ceci ou cela ».

[Un synthétiseur joue]

POTUS BARACK OBAMA: C'est précisément l'époque où j'emménage à New York. Et New York venait juste d'échapper à la banqueroute. Mais Wall Street a le vent en poupe. C'est l'époque de la sortie du film Wall Street, « Vive la cupidité » (7)

BRUCE SPRINGSTEEN: Exact.

POTUS BARACK OBAMA: Michael Douglas en chemise bleue à col blanc.

BRUCE SPRINGSTEEN: Mhmmm. Et le...

ENSEMBLE: Et les énormes téléphones portables.

BRUCE SPRINGSTEEN: [rires] De la taille d'un sac à dos !

POTUS BARACK OBAMA: Et...

[Extrait de Wall Street - Gordon Gecco: « La cupidité, retenez ce que je dis, ne sauvera pas seulement Teldar Paper, mais aussi cette autre entreprise malade appelée U.S.A. Merci beaucoup (Applaudissements)]

[Le synthétiseur s'estompe]

POTUS BARACK OBAMA: Manhattan en 81, 82, 83 est le perchoir idéal pour observer ce changement culturel. C'était l'épicentre, en quelque sorte. Et comme tu le dis, tu te le prends en pleine figure, d'un coup d'un seul. Comme dans cette pièce de David Mamet, Glengarry Glen Ross (8)

BRUCE SPRINGSTEEN: Oui.

POTUS BARACK OBAMA: Où tu as une équipe de commerciaux. Le patron dit, « Première place, tu gagnes une Cadillac. Ah seconde place, le set de couteaux à viande. Troisième place, tu es viré »

ENSEMBLE: [rires]

POTUS BARACK OBAMA: Exact ?

BRUCE SPRINGSTEEN: Exact. C'est...

POTUS BARACK OBAMA: Il y a soudain ce sentiment que, « Hey – Tu vois...

[Le synthétiseur joue en fond]

BRUCE SPRINGSTEEN: Impitoyable !

POTUS BARACK OBAMA: « ...Dans ce jeu capitaliste, soit tu perdras, soit tu gagneras, mais tu n'as pas envie d'être à la traine ». Ce que j'ai observé à l'époque chez mes collègues, c'était ce changement de mentalité, « Si je ne vais pas à Wall Street ou dans un grand cabinet d'avocats ou de conseil financier pour jouer le jeu de la promotion sociale, alors je peux commencer à descendre de l'échelle ».

Entre-temps, moi je nage à contre-courant avec une idée différente de l'Amérique. Et mon idée de l'Amérique a été définie par les Freedom Riders, par les mineurs et les employés des centres d’accueil, à Chicago, par Jane Addams (9). Mon idée de l'Amérique, ce sont les soldats de la Seconde Guerre Mondiale, qui ont combattu le fascisme et se sont sacrifiés. Donc, dans mon esprit, cohabitent ces deux visions antagonistes de l'Amérique : celle qui prône l’accumulation, et le chacun pour soi, et l'autre qui dit, « On construit la grange tous ensemble, chacun y met du sien ». J'arrive à l'âge adulte pendant la période Reagan. Et donc, quand je pense à l'Amérique, et quand je pense à la place que j'y occupe, plutôt que de voir autour de moi une culture du service, du sacrifice et de la communauté, je vois un pays défini par la cupidité.

[Le synthétiseur s'estompe]

BRUCE SPRINGSTEEN: Laisse-moi te donner un « exemple »... Mes enfants vont à l'école. Une belle petite école primaire de l'autre côté de la rue, devant chez moi. J'y vais pour la journée d’accueil des parents.

POTUS BARACK OBAMA: D'accord.

BRUCE SPRINGSTEEN: Présentation.

POTUS BARACK OBAMA: D'accord.

BRUCE SPRINGSTEEN: Je m'assois. La première chose que le directeur fait, il se lève et dit, « Mesdames et Messieurs les parents d'élève, vous n'avez pas d'inquiétude à vous faire pour le premier jour de votre enfant à la banque Bear Stearns... » (10)

POTUS BARACK OBAMA: [rires]

BRUCE SPRINGSTEEN: [rires] Et c'est la première salve.

POTUS BARACK OBAMA: [rires]

BRUCE SPRINGSTEEN: Mon fils avait juste 4 ans ! [rires] Tu vois ? Mais c'était dans l'air du temps à ce moment-là.

POTUS BARACK OBAMA: Oui, c'était palpable, cette anxiété. Lorsque je disais que j'allais travailler comme travailleur social pour la communauté (11), personne ne comprenait que...

BRUCE SPRINGSTEEN: [rires]

POTUS BARACK OBAMA: ...ayant été diplômé d'une université, j'empruntais un chemin professionnel différent, qui n'avait aucun sens. Alors, qu'en toile de fond les entreprises se délocalisent massivement, les syndicats sont démantelés. Le PDG, qui gagnait en moyenne 30 fois plus, au cours des années 50 et 60...

BRUCE SPRINGSTEEN: Exactement.

POTUS BARACK OBAMA: ...que le travailleur ou travailleuse à la chaîne, gagne aujourd'hui 300 fois plus.

BRUCE SPRINGSTEEN: Exactement.

POTUS BARACK OBAMA: Donc ce qui passe, tout à coup, pendant les années 80... Tu as une politique menée par Ronald Reagan, qui présente l’État comme un problème. « Réduisons les impôts, réduisons le service public ». Ce qui implique également de réduire le nombre de postes de fonctionnaires, de réduire le nombre des représentants syndicaux, et ce qui signifiait... Cette combinaison, d'un côté, entre les emplois dans l'industrie qui diminuent, et de l'autre côté, les emplois du secteur public qui diminuent, réduit drastiquement les chances de trouver un emploi pour les femmes et les hommes noirs. Et finalement, au moment où la porte semblait s'ouvrir, après le Mouvement des Droits Civiques...

BRUCE SPRINGSTEEN: Exactement.

POTUS BARACK OBAMA: ...alors que certains allaient pouvoir accéder à des boulots qui leur avaient été précédemment interdits, l'herbe leur est coupée sous le pied. Il y a donc un vrai changement dans la façon dont le capitalisme opère, et il y a une stagnation des salaires et les inégalités se creusent grandement. C'est donc juste...

BRUCE SPRINGSTEEN: Et la classe moyenne...

POTUS BARACK OBAMA: ...un changement de mentalité qui devient une réalité à proprement parler.

BRUCE SPRINGSTEEN: ...devient écrasée.

POTUS BARACK OBAMA: Oui.

BRUCE SPRINGSTEEN: Tu vois ?

POTUS BARACK OBAMA: Elle devient écrasée.

BRUCE SPRINGSTEEN: Et donc, la question est, ou une des questions est, Est-ce que les années 40 et 50, et dans une certaine mesure les années 60, ont juste été une pause entre deux Ages d'Or ?

POTUS BARACK OBAMA: Et la réponse est un grand oui.

[Bruce Springsteen gratte les cordes d'une guitare]

BRUCE SPRINGSTEEN: Donc, j'ai écrit cette chanson en 1982 ou 1981, peut-être. Elle s'appelle Atlantic City.

[Bruce Springsteen gratte sa guitare]

BRUCE SPRINGSTEEN: [Il chante] Ils ont fait sauté Chiken Man la nuit dernière à Philly... Ils ont aussi fait sauter sa maison... Sur la promenade ils se préparent au combat... On va voir ce que ces racketteurs sont capables de faire... Aujourd'hui, il y a des gangs qui arrivent d'autres États...

BRUCE SPRINGSTEEN: Au début... Pendant les années 80, il y a une peur qui flotte dans l'air.

POTUS BARACK OBAMA: Oui.

[Bruce Springsteen joue Atlantic City en fond]

BRUCE SPRINGSTEEN: Vraiment. On peut peut-être remonter l'origine à la fin de la Guerre du Vietnam, et... Mais il y a une peur qui flotte dans l'air et dans l'idée du Rêve Américain, une peur qui n'existait pas avant. J'ai écrit un album très particulier au début des années 80, dont le titre est Nebraska

POTUS BARACK OBAMA: Oui, magnifique.

BRUCE SPRINGSTEEN: C'était un disque très intime qui traitait de tous ces sujets de l'époque, tu vois ? Même si je n'en étais pas si conscient. En fait, je me contente de suivre ce que je sens flotter dans l'air.

POTUS BARACK OBAMA: D'accord.

[Bruce Springsteen joue de l'harmonica]

BRUCE SPRINGSTEEN: [Il chante] J'avais un boulot et j'ai essayé de mettre mon argent de côté... Mais j'avais des dettes qu'aucun honnête homme ne pouvait rembourser... Alors, j'ai retiré ce que j'avais à la Central Trust... Et je nous ai acheté deux billets pour ce bus de la Côte... Tout meurt...

BRUCE SPRINGSTEEN: Combiné à la vie de mon père, de mon expérience à Freehold, où j'ai vu ce qui se passe lorsqu'il y a des problèmes avec les syndicats, que l'usine est délocalisée dans le Sud en un clin d’œil, avec tous les employés se retrouvant sans emploi, et le prix que...

[Bruce Springsteen joue Atlantic City en fond]

...Et le prix qui était payé par les familles en ville et par la mienne, m'a donné matière à écrire. Et vraiment, comme je l'ai dit, je n'écrivais pas avec l'idée en tête d'établir un constat social ou avec une sorte de conscience. Je racontais juste les histoires qui m'inspiraient à cette époque-là. Tu comprends ?

POTUS BARACK OBAMA: Oui.

BRUCE SPRINGSTEEN: [Il chante] Nous allons là où le sable se transforme en or... Alors, mets tes bas ma chérie, car la nuit devient fraîche... Et tout meurt ma chérie, c'est une évidence... Mais peut-être que tout ce qui meurt un jour revient...

[Bruce Springsteen joue Atlantic City et la musique s'estompe]

[PAUSE]



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