Bruce Springsteen
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Irish Times, 25 septembre 2010

Springsteen quitte l'obscurité



A Toronto pour l'avant-première d’un documentaire sur un album capital pour sa carrière mais qui aurait pu tout aussi facilement être le dernier, un jeune Bruce Springsteen de 61 ans parle de ce retour en arrière, à un carrefour créatif de son itinéraire.

SHANE HEGARTY

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Irish Times, 25 septembre 2010
UN RESTAURANT ITALIEN, dans une rue calme du centre-ville de Toronto. Bruce Springsteen est assis derrière une longue table, dos au mur, l'objet d’une grande attention de la part du groupe qui déjeune avec lui, qui se penche vers lui, et dont on trouverait normal que le chanteur demande à tous de se reculer quelque peu. Il ne le fait pas. Il continue de parler, répond à chaque question et cède à ceux qui essaient de monopoliser la conversation, tout en s’assurant d’être entendu par ceux qui sont sur les côtés. Le groupe de professionnels de la musique et de journalistes est constitué d’hommes, à l’exception d’une japonaise que ses collègues pilotent afin qu’elle se retrouve directement à la droite de Springsteen. Par la suite, elle affiche le sourire ahuri de celle qui se retrouve face à une vedette.

C’est un air général parmi ceux qui sont autour de la table. Un serveur s’interrompt au milieu de son service pour tendre l’oreille et, 15 minutes plus tard, il est toujours là. Déjà, Patti Scialfa, la femme de Springsteen et membre du E Street Band, avait proposé de laisser sa place à table: "Je vais sortir pour que vous puissiez vous approcher de lui". Elle le fait avec la générosité de quelqu’un qui sait que certains d’entre nous sont en train de réaliser l’ambition de toute une vie. Je ne prétendrai pas que je n’en fais pas partie.

Que Springsteen nous ait rejoint est une surprise. Il est en ville à cause du Festival International du Film de Toronto et de la première du documentaire sur le making of de Darkness On The Edge Of Town, qui lui-même annonce The Promise, un coffret comprenant un album d’autres chansons enregistrées au cours de ces sessions, ainsi que des images nouvelles et anciennes, et ce documentaire. Il y a 32 ans, ces sessions de Darkness qui ont duré une année, et qui a fait suite à une bataille juridique avec son premier manager, a engendré des dizaines de chansons. Certaines étaient à moitié finies, d’autres abandonnées dès qu’elles étaient terminées, afin que ne reste, ce que Springsteen appelle, ses "10 chansons les plus dures" - notamment le morceau titre, Badlands, The Promised Land, Racing In The Street, Factory, Streets Of Fire – issues d’une session qui a rendu le E Street Band "sacrément dingue".

Springsteen a passé des semaines entières tout seul à essayer d'obtenir que "la batterie sonne comme une batterie", comme l’explique le documentaire. Bien que plus pauvre au niveau sonore que le précédent Born To Run, Darkness On The Edge Of Town est une épopée d'un paysage américain, une dépossession et une résilience provenant d’une "grande dose d'ego, d’ambition et d’appétit". Il voulait écrire quelque chose de sincèrement grand. L’accueil qui en a été fait par la plupart de la presse n’a pas été enthousiaste. L'album ne s’est pas très bien vendu au départ non plus. Et puis il est parti en tournée avec. "Quand ils l’ont vu en concert, alors ils l’ont accepté", dit-il. Aujourd’hui, c’est un classique.

Quand il l’enregistrait, il le faisait avec l’intensité d’un musicien qui ne savait pas s’il aurait la chance de faire un autre album après la sortie de celui-ci. A une époque où une période de trois ans entre deux albums était suicidaire pour une carrière, il a lu des articles sur lui-même qui disait "où sont-ils maintenant ?".

"Nous étions morts", dit-il avec un certain plaisir. "Ils voulaient savoir si c’était réel ou bien créé de toutes pièces". Alors, il s’est concentré sur l’écriture de "l’album le plus important qu’ils pouvaient faire, le plus grand jamais réalisé". Quand Darkness est sorti, Dave Marsh, dans Rolling Stone, a déclaré que cet album changerait la manière dont les gens écoutaient le rock. Dans Irish Times, Joe Breen a dit que l'album confirmait Springsteen comme "l’auteur-compositeur le plus important du rock" - mais tous les articles n’étaient pas aussi positifs. "Ce n’était pas Born To Run 2, alors ils ne comprenaient pas", dit Springsteen. Et puis, il l'a emmené en tournée. "Dans une ville", dit-il, "un gamin est venu vers moi et m’a dit, 'Hey, Bruce, mes amis disent que ce n’est pas aussi bon que Born To Run, mais je trouve que c’est pas mal'".

Plus tôt dans la journée, 40 d’entre nous s’étaient retrouvés dans un vieux cinéma où quelques-uns des morceaux "perdus" et des images de concerts étaient présentés par son manager, Jon Landau dont la citation de 1974, "J’ai vu le futur du rock’n’roll et son nom est Bruce Springsteen" à laquelle nous sommes obligés, à ce stade, de faire référence. Les paroles sont apparues sur l’écran en même temps que les chansons. Le premier morceau n’est pas un titre qui s'est perdu mais une version de Racing In The Street qui était si riche qu’on avait l’impression d’entendre le morceau pour la première fois. Alors qu’elle s’achevait, quelqu’un derrière moi haletait doucement. Ce sont des professionnels du disque, bien sûr. Ils sont payés pour haleter. Mais, bon dieu, avec un son surround, des paroles en Panavision, dans la douceur silencieuse du cinéma, c’était un truc à vous donner la chair de poule.

Il y a eu sept morceaux supplémentaires, révélant une gamme de chansons, avec un intérêt plus prononcé pour l’amour et les relations que ce qu’on peut trouver dans l’album original. Il y a des morceaux de concerts, empruntés au DVD présent dans le coffret, notamment un enregistrement live de Darkness, dans le bon ordre, pendant lequel Springsteen est en plein vol, le cou tendu, les dents serrées, et ne faisant aucune concession au fait que le spectacle soit enregistré dans une salle vide.

Ensuite, Landau revient à son micro dans le coin de la salle. Un projecteur essaie de le suivre. Il remercie les quelques personnes concernées. Puis, il remercie Springsteen. Il est assis au fond de la salle. L’homme derrière moi halète à nouveau.

Springsteen fait un signe plein de modestie. Il a droit a une standing ovation.

Vingt minutes plus tard, Springsteen et le nuage de personnes qui l’entoure ont été guidés à l’extérieur de la salle pour aller dans un restaurant voisin. De petits groupes sont amenés à sa table par intermittence. Notre tour arrive, et nous nous avançons, verres de vin à la main à la place de carnets d’autographes. C’est juste après l’entrée, et nous passons le reste du repas avec lui. Pour les journalistes du groupe, c’est une organisation étrange: ce n’est pas une interview, mais ce n’est pas en aparté. Balancer un dictaphone sur la table changerait toute la dynamique.

Il parle de survie, de succès, de ses souvenirs d’un quelconque pays sur lequel quelqu’un lui demande de parler. Il parle de la manière dont la culture moderne attend de vous d’être omniprésent. "On pense que je suis reclus, que je ne donne jamais d’interviews", dit-il. "Je donne des interviews tout le temps. Je pense être assez accessible. Mais si vous n’êtes pas là constamment, on vous prend pour Garbo".

Sa présence à Toronto a fait l’objet de l’attention des médias pendant la semaine. Dans un festival qui cultive l'art de toujours faire la queue, celle pour le jeu des questions/réponses avec l’acteur Ed Norton a commencé la veille au soir. Lors de cet évènement, d’une voix basse et grave en réponse à la voix aiguë et hésitante de Norton, il a principalement parlé de Darkness On The Edge Of Town, son disque "en colère", motivé au départ par son souhait d’écrire sur la génération de ses parents et sur leur difficulté à faire correspondre la promesse des États-Unis avec sa réalité – "honorer mes parents et leur histoire et les gens que je connaissais: personne n’écrivait sur ces choses-là" – et pour réfléchir à la période post-Vietnam et à l’innocence perdue de son pays.

Artistiquement, l’album a été influencé par l’attitude du mouvement punk, par des films comme Mean Streets et par les voyages de Springsteen à travers les États-Unis, qui l’ont conduit pour la première fois hors du New Jersey et l’ont envoyé dans un paysage épique que l’on peut entendre dans l’album. Mais pour l’essentiel, il s’agissait de récupérer quelque chose de lui-même, après la célébrité. "J’avais eu un premier avant-goût du succès, et je pense qu’on réalise qu’il est possible de voir son identité cooptée", dit-il. "Quand vous avez du succès, vous avez une variété de choix. J’ai regardé certaines des cartes que des gens avaient dessinées avant moi. 'Ici il y aura des dragons !' Et le monde leur semblait sans relief, et ils sont tombés du haut de la falaise. Et c'était quelque chose que je ne voulais pas faire. Et cette notion me préservait en partie".

Il est devenu "un mutant dans votre quartier". "J’ai décidé que la clé était de garder cette notion de moi-même, tout en comprenant qu’une partie de moi-même avait muté… Il y avait là une poussée d’auto-préservation, plus que tout autre chose".

Dans le restaurant, on ressent combien il a construit un cercle rapproché, et l’a consolidé au fil des décennies: Landau et Barbara Carr, sa co-manager; la même compagnie de disques; le noyau du E Street Band qui est resté majoritairement inchangé depuis les premiers jours. Il parle de cette unité, de la façon dont le réalisateur Thom Zimny est devenu partie intégrante d’une équipe qui "va au-delà du dévouement" et un groupe qui doit le rester dans le but de remplir sa mission définie.


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