Bruce Springsteen
Accueil
Envoyer à un ami
Version imprimable
Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager

Les Inrockuptibles, 09 juillet 1997

Feu de Bruce



On connaît trop les muscles de l'icône, pas assez l'écriture d'un auteur majeur de l'Amérique contemporaine. C'est ce Bruce Springsteen qui se livre ici dans un rare entretien.

par Serge Kaganski

Les Inrockuptibles, 09 juillet 1997
Bruce Springsteen m'aura souvent déçu en bien. J'étais entré en Springsteenie comme on entre en religion, avec Born To Run en guise de passeport, soit l'un des plus flamboyants missels de l'histoire du rock. Il faut comprendre le contexte de 75 : le rock "était mort" ­ oui, déjà. Les Sex Pistols n'étaient encore qu'un vague embryon de concept dans le cerveau de Malcolm McLaren, les gouapes ultimes étaient encore les bons vieux Who et Stones ­ bref, comme l'avait déjà remarqué Viansson-Ponté en 68, la jeunesse s'emmerdait profond. Et ce Springsteen déboulait tout d'un coup comme un étalon en rut, comblant tous nos rêves secrets, incarnant des fantasmes dont on ne soupçonnait même pas l'existence. Tout était parfait chez lui : la gueule débraillée, entre Dylan et Pacino, l'attitude idéale, entre Brando et Kerouac, le chant dépoitraillé, entre Orbison et Van Morrison, les mélodies héroïques et les textes à tomber raide... Spector, Dylan, le rockabilly, la poésie beat, la surf-music : vingt ans de rock étaient fondus dans le chaudron du E Street Band, un groupe capable d'animer comme personne ces histoires de samedis soir et de virées en bagnole, de vous faire entendre la ronde des moteurs, de vous faire sentir les vapeurs d'essence et de pneu brûlé. C'est toute une Amérique idéale (à la fois réelle et fantasmée à mort) qui s'engouffrait dans une chambre parisienne, ­celle du rock mais aussi celle du cinéma.

Born To Run était bien pratique, il dispensait d'écouter Dylan et les Ronettes, d'aller voir West Side Story et Les Amants de la nuit, de lire Sur la route ou Les Barons de Brooklyn. J'avais toujours rêvé d'un disque idéal : Springsteen l'avait fait. Après pareil baptême électrique, je n'eus de cesse qu'il réédite l'exploit. J'avais bien pris connaissance des étapes précédentes, mais si elles recelaient de réelles beautés, il fallait bien admettre que ni Greetings From Asbury Park ni The Wild, The Innocent & The E Street Shuffle, ses deux premiers albums, n'arrivaient à la cheville de ce Born To Run de panthéon. Non, décidément, je ne désirais qu'une chose : que Springsteen ponde ad vitam æternam des Born To Run bis. Avec Darkness On The Edge Of Town, il y était presque arrivé, même si cet album était plus ramassé, plus sombre et moins lyrique que son prédécesseur. Ensuite, avec The River, la musique du E Street Band se faisait plus classique, perdait sa Spector touch en arpentant les allées plus conventionnelles et tranquilles d'un country-rock de bon aloi. Avec le janséniste Nebraska, on était vraiment à des années-lumière des flonflons et des néons de Born To Run mais, pour le coup, on n'avait pas le sentiment d'y perdre au change. Springsteen se renouvelait radicalement avec des chansons que n'aurait pas désavouées Jim Thompson et commettait un geste insensé, inédit pour un chanteur de sa renommée : publier dans le commerce un disque de démos, enregistré sur un magnétophone 4-pistes, au son étroit et perclus de distorsions, ­le souffle à la place du shuffle. Thématiquement, Born In The USA prolongeait la veine de Nebraska, mais optait pour une proposition sonique inverse : le rock FM le plus carré qui soit, un binaire clinquant propre à écorcher les oreilles de tout nebraskiste ou borntorunien qui se respecte. Là, avec cet album disgracieux et qui compliquait sérieusement ma passion pour le bonhomme, je compris et acceptai l'idée que Bruce Springsteen ne referait pas Born To Run, qu'il ne reviendrait jamais en arrière et que sa musique évoluait au diapason de son âge, de ses visions et de sa vie. La discographie springsteenienne devait être envisagée comme une longue saga, un seul et même film en perpétuel développement. Et finalement, avec le recul, Nebraska faisait un autre chef-d'œuvre très convenable, Darkness et une bonne partie de The River (surtout les ballades) vieillissaient bien.

Quand vint le temps pour Springsteen d'être mobilisé par les questions de mariage, de divorce et de paternité, il enregistra des disques sur le couple, la famille et la notion de masculinité, avec plus (l'inégal mais parfois très beau Tunnel Of Love) ou moins de bonheur (les peu inspirés et mal produits Human Touch et Lucky Town, ses seuls véritables échecs artistiques). Enfin, avec le dépouillé The Ghost Of Tom Joad, disque nourri de littérature, de cinéma et de faits divers pêchés dans la presse, je pouvais de nouveau écouter Springsteen sans raser les murs.

Car aimer Springsteen n'a jamais été simple au sein de la rédaction de ce journal, volontiers persifleuse. Il faut reconnaître qu'en pleine nouvelle vague anglaise, à l'heure des graciles Bunnymen, Smiths et autres Pale Fountains, les tartarinades anabolisées de l'époque Born In The USA passaient mal. Défendre Springsteen dans ce contexte tenait de la haute voltige critique, de la torture dialectique ­ mais tout esprit un brin pervers sait que le masochisme et la solitude peuvent aussi constituer un des plaisirs de cette activité. Depuis, beaucoup d'eau a coulé de l'Atlantique à la Manche. Avec le rap, le grunge et Nirvana, la musique américaine a largement relevé la tête (relever, façon de parler pour le suicidé de Seattle) ; les plus anglophiles de ce journal ont finalement découvert (et aimé) l'Amérique ; un genre longtemps pestiféré comme la country a été réhabilité grâce à Palace, Tarnation ou Sparklehorse. Quand Springsteen sort The Ghost Of Tom Joad, les hoquets de l'histoire le remettent en phase avec la vague neurasthénique des Mark Eitzel, Red House Painters, Will Oldham, tous ces descendants de white trash réunis dans la chronique tête baissée d'une Amérique désolée. En mai dernier, quand Bruce Springsteen nous accordait l'un de ses rares entretiens, on savait que l'heure de la rencontre entre lui et ce journal avait enfin sonné. SK


Lu 2380 fois