Bruce Springsteen
Accueil
Envoyer à un ami
Version imprimable
Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager

Mojo, août 2010

LEADER DE LA MEUTE



****

En 1969, alors que vous étiez sur le point de débuter une carrière dans la musique, vos parents ont déménagé en Californie et vous êtes restés dans le New Jersey. Vous sentiez-vous seul ?

Je me souviens avoir souffert de la solitude. J'avais 19 ans. J'ai connu cette expérience inhabituelle - mes parents s'éloignant de moi. C'est normalement l'inverse qui se produit. Mais ma sœur [Virginia] avait 17 ans, elle venait d'avoir un bébé, elle avait plus de raisons que moi de s'inquiéter. Elle était mariée à un bagarreur – un petit voyou du sud du New Jersey – mon beau-frère, qui est un type formidable, mais il était imprévisible quand il était jeune. Il montait les taureaux... Le sud du New Jersey organise le plus long rodéo des États-Unis. C'est un endroit appelé Cowtown – il y a toujours des rodéos là-bas une fois par semaine. Et il était jeune, il a fini par monter les taureaux, et a pas mal voyagé avec cette activité... Donc, d'une manière ou d'une autre, il s'est trouvé avec ma sœur, ils sont encore ensemble... Mais elle a traversé beaucoup plus d'épreuves que moi, car c'était encore une adolescente avec un nouveau-né. Je n'étais qu'un adolescent avec un groupe de rock'n'roll.

J'étais jeune, et quand vous êtes jeune vous partez. Mon fils [Evan] a 19 ans et il ne me téléphone pas toutes les semaines. Il est parti vivre sa propre vie. Il téléphone quand il le peut et nous avons habituellement cette conversation-de-30-secondes. "Comment ça va ?". "Bien, et toi comment ça va ? Comment ça va à la maison ?" "Tout se passe bien". "C'est bien". "Oui, quand est-ce que tu reviens ?". "Je ne sais pas. Dans deux semaines peut-être". "J'ai hâte de te voir". "Oui" (Bruce clique des doigts). C'est tout.

J'ai lu que durant la période qui a suivi le départ de vos parents, quand vous habitiez à Asbury Park, vous n'aviez pas de tourne-disques, et donc, que votre régime musicale se limitait à ce que vous aviez entendu avant que vos parents partent. Est-ce vrai ?

(Il réfléchit) Je me souviens en avoir eu un au début des années 70. Est-ce que j'en avais un à la fin des années 60 ? Je serais surpris si j'étais resté sans tourne-disques. J'aurais eu l'impression d'être resté sans oxygène. J'entends par là que vous ne pouviez pas tout entendre grâce à la radio. Et je continuais encore à apprendre mon instrument et je suis sur que j'écoutais des disques et que j'y piochais des choses, donc... Je pense que j'ai toujours eu un tourne-disques.

****

Mojo, août 2010
Une source bien informée raconte qu'un disque que le jeune Springsteen adolescent écoutait était Good Lovin’, le numéro 1 de 1966 de The Young Rascals, un quartet du New Jersey qui pimentait leur garage rock habituel d'une solide dose d'imploration soul : à ses débuts, Springsteen ne cherche ni à en faire plus, ni à en faire moins. Le E Street Band a repris Good Lovin’ lors du spectacle de l’été dernier à Hyde Park, un festival dédié à Bruce, à la suite de son concert triomphal de Glastonbury. Ces deux performances étaient exceptionnelles, dans la mesure où Springsteen n'a jamais eu à divertir un public qui n'est pas exclusivement le sien, conséquence de ses concerts hyper longs, qui ont commencé quand Springsteen a arrêté de faire des premières parties, après une expérience décourageante en ouverture de Chicago en 1973. Or, comme il se souvient aujourd'hui : "A la base, on ne nous proposait pas souvent de premières parties, car nous étions très bons".

Glastonbury et Hyde Park étaient donc des événements spéciaux qui ont demandé une préparation spéciale. A Glastonbury, au lieu de voyager avec tous les autres artistes dans le bus du festival, Springsteen a chaussé une paire de bottes de moto faites sur mesure, a fait du stop jusqu'au site et l'a arpenté d'un pas lourd pendant plusieurs heures, s’acclimatant à l'énergie unique de l'événement. Ce soir-là, le groupe a ouvert avec Coma Girl de Joe Strummer, une chanson inspirée par la relation spirituelle que l’ancien leader des Clash entretenait avec Glastonbury. Vingt-quatre heures plus tard, Springsteen a entrainé le E Street Band dans un titre plus évident pour ouvrir le concert, mais non moins émouvant : London Calling des Clash.

"Vous essayez toujours de rendre unique chaque concert, pour que les fans aient le sentiment qu’ils sont en train de voir quelque chose qui ne s’est passé qu'une seule fois", dit il. "Glastonbury était une date importante pour nous parce que nous ne l’avions jamais fait et je savais ce qu'il représentait en Angleterre. C’était donc ce que j’avais en tête. Vous faites partie d'un événement qui semble plus grand que vous-même, quelque chose de très personnel pour les gens de ce pays. Il fait partie de cette excitation d’avoir un groupe de rock dans ta ville. Peu importe où la technologie nous mène, ce ne sera jamais remplacé. La technologie est un ton en-dessous du réel, une abstraction : si le réel vous intéresse".

Il se souvient avoir vu adolescent les Doors jouer à Asbury Park. "J'étais excité par une chose : Jim Morrison était dans cette putain de ville d’Asbury Park, mec !" dit-il en riant. "Tu vois, du style, qu'est-ce qu’il fait là ?! Il y avait, Le Corps. Et puis, il y avait ce moment d'identification : oui, c’est un type intéressant, mais ce n'est qu'un type". Capable d'adopter la promesse transcendante du rock'n'roll et de voir également à travers ses trahisons fatales, Springsteen et Strummer avaient plus en commun qu’une simple admiration mutuelle.

Débuter le concert de Glastonbury avec Coma Girl et celui de Hyde Park avec London Calling était des gestes vraiment émouvants…

Coma Girl était vraiment une de mes chansons préférées. J'ai aimé ce disque solo de Joe (Streetcore, disque posthume de 2003), c’était, à mon avis, un disque profondément mélancolique et l’un de ses meilleurs. J’ai compris que la chanson avait été écrite à propos de Glastonbury, je savais que c'était un spectateur régulier.

Il considérait que c'était comme se rendre à l'église.

Oui, c'était un endroit très important pour lui. Alors je me suis dit, "Ce serait amusant de démarrer avec celle-là, un petit coup de chapeau". Et la soirée suivante… J'avais joué London Calling une seule autre fois, je crois. Je me suis dit, "Londres est particulier, alors débutons avec celle-là". J'ai toujours eu une affinité avec les Clash. Ils semblaient s'intéresser aux mêmes choses que nous en Amérique, à cette époque-là. Nous faisions figure de marginaux. Ici même, dans les années 70, alors que le punk arrivait en Angleterre, nous faisions Darkness On The Edge Of Town. Le message sous-jacent de Darkness avait beaucoup de points communs, selon moi, avec ce que les Clash faisaient, d'après ce que je ressentais. Vous oubliez que le concept de classe sociale n'était pas vraiment abordé par la musique populaire, notamment par rien de ce qui était mainstream, et c'était quelque chose qui m'intéressait à cette époque-là. Et j'ai donc ressenti des atomes crochus avec ceux qui l’étaient. Joe et moi nous nous sommes croisés une fois très brièvement, dans un bar d'hôtel à Los Angeles. Je suis entré et il était assis tout seul au bar – il n'y avait que nous deux. Il m'a regardé et il a dit, "Bruce !". J'ai dit, "Oh, je suis étonné que tu m'aies reconnu". Il m'a parlé de quelques trucs, Promised Land [de Darkness…] ou autre chose. J’étais étonné qu’il connaisse ma musique. Je crois que c’était l'époque où il venait de sortir Earthquake Weather, il commençait donc sa carrière solo. Nous avons parlé quelques minutes, tout simplement. Mais ce groupe en général, et je l'ai toujours pensé, a produit des albums fantastiques.

Votre relation avec le punk est intéressante. Les gens ne vous appelaient-ils pas un 'punk' avant que le phénomène punk rock ne soit devenu manifeste ?

Oui, avant que le mot ne soit devenu iconique, on nous l'a balancé à la figure dans les années 75 (rires). Donc, nous étions étranges. Nous avons franchi une certaine frontière, là où une partie de ce que nous faisions était une réaction à la musique du début des années 70 et du chemin qu'elle avait pris. Nous ne nous sommes pas livrés à beaucoup d'extravagance… Nous avions l'impression d'être véritablement en contact avec la rue et véritablement en contact avec notre quartier, et nous avions l'impression d'être véritablement en contact avec notre public - et nous l'étions, autant que pouvaient l'être des musiciens à cette époque-là, assez ascétiques. Nous faisions un travail vraiment acharné qui nous a amené vers ces concerts extatiques, régénérateurs, plein de sueur, qui étaient marqués d’une identité – et pour moi, il s'agissait du punk quand il est apparu. C’était comme (fait le bruit d’une explosion) pour un pays entier de gamins, à la recherche de quelque chose qui n'existait pas, qu'ils ressentaient au fond d'eux mais qu'ils n'avaient pas encore nommés. Nous ne faisions pas partie d'un mouvement. Nous arrivions du New Jersey, nous étions des marginaux. Parce que nous nous comportions très différemment et volontairement. Mon style était plus ou moins établi, et à l'évidence il était très influencé par les premiers disques du top 40 et ceux des années 60 - pas tellement par la musique des années 70. Nous avions plutôt comme inspiration les Animals et puis, sur un plan thématique, la musique folk, la chanson contestataire, Woody Guthrie, évidemment il y avait toujours Dylan… Mais nous avions notre propre rébellion, plus calme par rapport aux excès du rock de cette époque. C'était ce que nous étions. Nous étions de jeunes hommes sérieux avec ce qui les amusait (rires), et quand nous montions sur scène, nous montions pour nous transformer.

A l'époque de Darkness… vous avez rencontré Patti Smith.

Elle enregistrait son second disque solo et une chose en a amené une autre. J'avais Because The Night, que je n'arrivais pas à terminer à l’époque. Jimmy Iovine commençait sa carrière de producteur, et il m'a dit, "Hé, est-ce que je peux montrer celle-là à Patti ?". J’ai dit, "Bien sûr, je n'arrive pas à la finir…" .

Pourquoi ne pouviez-vous pas la finir ?

C'était une chanson d'amour, et je n’en écrivais vraiment pas à cette époque-là. J'ai écrit ces chansons d'amour cachées, comme For You, ou Sandy, peut être même Thunder Road, mais elles abordaient toujours le sujet sous un angle différent. Mes chansons d'amour n'étaient jamais franches, elles n'étaient pas directes. Cette chanson avait besoin d'authenticité et à cette époque, j'étais mal à l'aise avec cette idée-là. J’étais installé dans ma position de samouraï : Darkness… avait comme thème le dépouillement à l'extrême de tout – les relations, tout - et la descente vers le cœur de la personne que vous étiez. Cette chanson est donc la grande absente de Darkness On The Edge Of Town, et, avec recul, je suppose que ça ne m'aurait pas dérangé de la terminer mais je ne pense pas que le résultat aurait été aussi bon que ce qu'elle en a fait. Elle était en plein milieu d'une histoire avec Fred "Sonic" Smith et elle l'a terminée d'un coup. Elle l'a écrite d'une façon formidable. J'avais mes propres versions de cette chanson que j'ai chantées au cours des années, et puis nous avons joué ensemble au Madison Square Garden il y a deux mois. Nous avons chanté sa version et je me suis rendu compte combien elle était bonne. J'ai dit, "Oh mon Dieu, je devrais chanter ces paroles tous les soirs !" C'était un heureux et joli hasard.
Mojo, août 2010


Lu 2884 fois