Bruce Springsteen
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Par Antoine De Caunes



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Par Antoine De Caunes
C'était, je crois, à la toute fin des années 1970.

J'écoutais Bruce en boucle depuis quelques années déjà. Darkness et Born To Run ne quittaient ma platine que pour laisser la place au Clash, aux Stranglers, à Costello et autres J.J. Cale, et comme je produisais une émission qui permettait de faire venir à Paris deux groupes par semaine pour les enregistrer live, j'avais pris l'habitude de faxer chaque lundi une demande d'interview - et si possible de tournage sur scène - au bureau new-yorkais de Jon Landau. Une belle constance que rien ne venait jamais récompenser, Landau ignorant définitivement mes requêtes.

Il faut dire que Bruce refusait à la fois de parler (il ne s'était pas encore remis du délire brutal de la presse américaine - les couvertures de Time Magazine et Newsweek ''la même semaine'' en 1975) et de laisser tourner ses concerts. Tout ce qu'on avait alors à se mettre sous la dent, c'était le Rosalita en public, déniché dans les caves de CBS - qui en ignorait jusque là l'existence - et que je programmais pratiquement toutes les semaines en ouverture d'émission, en attendant mieux.

Et puis, un beau jour, mon copain Garland Jeffreys, qui connaissait Bruce depuis longtemps, mais aussi toute la bande (Van Zandt, Elliott Murphy, Southside Johnny et les autres) pour avoir grandi dans le même coin du New Jersey, me proposa de le rejoindre à New York où Bruce devait se produire au Madison Square Garden, avec promesse à la clé de me présenter.

C'est peu dire que je sautai dans l'avion... J'y serais allé à la rame, façon d'Aboville, s'il avait fallu.

Je me retrouve donc au Madison et je vois là le plus beau concert de ma vie. Quatre heures d'une intensité folle, de pure émotion, de pure jubilation.

C'était le premier d'une série de six, et pendant quatre heures je vois Bruce déchainé, débordant d’énergie, d'humour, de puissance et de fantaisie, bondissant comme un cabri, à la libido surchauffée malgré une patte esquintée qui l'avait fait boiter pendant tout le show.

Définitivement le plus grand showman blanc, avec Elvis. Aucun débat possible.

Je me souviens du Madison en ébullition, chaviré de bonheur, en redemandant - et en obtenant (ah ! ce medley rhythm'n'blues final) - à l'infini. A une époque où les groupes avaient légèrement tendance à jouer sur scène la frustration hargneuse, c'était là le spectacle pur d'une célébration hédoniste du rock'n'roll, avec visite guidée de ses mythologies.

Et puis, comme si ce n'était pas assez, le grand moment arrive. Garland m'emmène avec lui dans les couloirs du backstage, et plus nous approchons de la loge, plus je me sens péteux, timide et emprunté.

C'est toujours difficile d'aller voir un artiste après un spectacle, surtout quand il vient juste de vous mettre la tête à l'envers (mais dans le cas inverse, c'est également intéressant !). Ça l'est encore plus quand il s'agit de rencontrer pour de bon votre héros personnel.

Quand nous entrons dans la loge, c'est pour trouver Bruce allongé sur un lit de camp, un toubib à son chevet, occupé à lui faire des injections de je ne sais quoi dans la cheville, après avoir découpé sa botte au ciseau. Il accueille Garland aussi naturellement que s'il était en train de boire une bière au Stone Pony, et Garland me présente en expliquant que j'ai fait le trajet Paris-New York uniquement pour voir le concert. J'envoie un petit hello maladroit et chevrotant, et voilà Bruce qui se lève, sous les réprimandes du médecin, pour se diriger vers moi, un sourire à faire damner l'archange Gabriel aux lèvres, et m'agripper dans ses bras pour me remercier d'avoir fait le voyage juste pour le voir !!!

L'anecdote vaut ce que valent les anecdotes, une phrase heureuse dans un roman. Disons que le temps lui a donné une autre valeur. J'ai n'ai cessé depuis de recroiser la route de Bruce, pour des concerts (beaucoup de concerts...) ou des interviews, et à chaque fois j'ai retrouvé le même homme, aussi chaleureux et disponible.

Ses chevilles réparées, je ne les ai jamais vu enfler, et on peut considérer cela comme un fait aussi rare que notable dans un monde du spectacle où les melons ont tendance à pousser plus vite qu'au soleil de Cavaillon.

Le temps finit par nous apprendre qu'il ne reste de ces milliers de disques qu'on a écoutés, de livres qu'on a lus, de films ou de peintures qu'on a vus une poignée d'essentiels. La musique de Bruce est devenue avec le temps la bande-son de ma propre vie. Elle a ponctué les triomphes et les désastres. J'ai vieilli avec elle sans que je la sente vieillir elle-même. Elle m'a aidé à grandir, et je la trouve aujourd'hui aussi grande et flamboyante qu'à la première écoute.

Je crois tout simplement que Bruce et sa musique font partie de ces choses qui nous aident à mieux rêver notre vie.

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NOTES

Ce texte est la préface du livre de Hugues Barrière et Mikaël Ollivier, intitulé "Bruce Frederick Springsteen", paru au Castor Astral en 2003 et remis à jour en 2008.


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