Bruce Springsteen
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Rock & Folk, mai 1995

Springsteen parle !




Rock & Folk, mai 1995
A l’heure de sa remise sur orbite rock avec la reformation du légendaire E Street Band et d’un nouvelle album attendu cet automne, le Boss, qu’une nouvelle génération a découvert via Streets Of Philadelphia (la chanson aux quatre Grammies) et un récent Greatest Hits (quatre semaine numéro 1 aux États-Unis), parle en exclusivité mondiale à Antoine De Caunes et nulle part ailleurs que dans Rock&Folk. L’ex-futur du rock a-t-il encore un avenir au pays de Tupac Shakur et Offspring ? Réponse à cette question et à un millier d’autres ci- après.

par Antoine De Caunes


Avec Manoeuvre, jusqu'à la dernière seconde, on n'osait pas y croire. Ça semblait vraiment trop beau pour être vrai. Un concert surprise de Bruce avec le E Street Band reformé ! Dans un minuscule studio du building Sony de New York. Le 4 avril à 20h30 pétantes (05 avril, ndt). Mais enfin, comme il fallait bien que quelqu'un se dévoue et que de temps en temps un rêve ou deux se réalisent, on ne s'était pas fait répéter deux fois la proposition.

Vrille Cosmique

Le temps de le dire, on était dans l’avion. Et y eut-il eu grève que nous aurions répété l'exploit de Guy Delage traversant la Grande Mare à la nage, avec ou sans palmes. Et le soir dit, avec une bonne heure et demie d'avance sur l'horaire indiqué, nous étions là, devant la scène, en position d'arrêt, la narine frémissante comme deux bons vieux chiens de chasse guettant l'envol du colvert dans les roseaux sauvages. Ça ne ressemblait pas à une blague : sur la scène en question, nos yeux de connaisseurs identifièrent en moins de temps qu'il n'en faut à Julien Lepers pour déchiffrer une question : la batterie Ludwig élémentaire de Max Weinberg, le Hammond de Danny Federici, le ténor de Big Man, le piano grande queue de Roy Bittan, la basse rouge de Garry Tallent, les pédales d'effets de Nils Lofgren d'autant plus reconnaissables que Nils Lofgren en personne était en train de les régler - et bien sûr, mais bon sang, la Fender Telecaster 57 du Boss lui-même.

Le petit studio se remplit de ses deux cents occupants. La tension monte. Des cameramen s'affairent autour de leur matériel. Les types des lumières grimpent dans les cintres, les murmures deviennent grondements, la scène se vide de ses derniers roadies, la lumière s'éteint et... et... "Ils" arrivent. Comme je vous le dis. Nonchalamment, le sourire aux lèvres, avec Bruce, tout saboulé en noir, arborant une petite barbe genre biker. Là, à deux mètres de nous. Nos coeurs font boum-boum, nos mains font clap-clap-clap, nos voix s'étranglent et Bruce fait "Hi, I'm in a mellow mood!". Pas nous ! Il empoigne une acoustique, enfile son porte-harmonica, jette un coup d'oeil amical à Miami Steve - Manoeuvre manque de tomber dans les pommes - plus pirate-bab que jamais, et c'est parti. Les quatre inédits du Greatest Hits défilent : Blood Brothers, Secret Garden, This Hard Land et Murder Incorporated. A la fin du troisième, tandis que Miami plaisante sur la stabilité de son tabouret ("C'est un tabouret Sony d'occase"), Bruce attrape sa Fender en indiquant à Lofgren qu'il lui concède le premier solo et, comme s'il venait de se faire mordre par un serpent a sonnettes, il lance le riff de Murder Inc, de toute évidence le morceau idéal pour ouvrir ses futurs shows. Et là c'est le bonheur, la machine E Street gronde au grand complet et quand Bruce part en vrille sur un implacable solo final, on est au moins sûr d'une chose, c'est que si l'Exorciste a fait un tour par chez lui, il a raté son coup.

La dernière note expirée, on est là, le souffle coupé. Comme si on avait oublié, avec le temps, à quoi ressemblait le E Street en action, à quoi ressemblait le meilleur groupe de rock de la planète. Il est moins dans un mellow mood, le Bruce, en observant le régime de bananes qui barre nos deux cents tronches. On voit même une étrange flamme se rallumer dans son regard inquiet.

Ça ne l'empêche pas de nous expédier aussitôt un Streets Of Philadelphia beau à en faire éclater en sanglots Paul Touvier, avant de s'approcher du micro pour demander ingénument : "Any request ?" Brouhaha. Avalanche de propositions Rosalita, Glory Days, My Hometown, Fire, Besoin De Rien, Envie De Toi, Dancing In The Dark. Il se marre et met tout le monde d'accord en attaquant Prove It AlI Night. Et on sait que dans sa bouche, ce genre de promesse est généralement tenu. Quand Clarence Clemons se lance dans son chorus, ce sont deux cents cœurs qui chavirent, emportés par les barrissements d'éléphant de son ténor. Deux cents cœurs qui, la minute suivante, se résument aux deux de Two Hearts, qu'il enchaîne en partageant fraternellement son micro avec Miami Steve. Vu comme ça, d'aussi près, à deux mètres d'eux, on a l'impression d'être sur le capot d'une formule 1 lancée à fond la caisse. Ou au Stone Pony d'Asbury Park, là où les E Streeters venaient de temps à autre faire une visite surprise à des habitués qui ne s'habituèrent jamais.

Vingt minutes plus tard, on remet le couvert. Comme ce mini concert est enregistré, ils s'excusent (!) d'avoir à refaire les cinq premiers titres pour le réalisateur. On pardonne. Et puis Bruce tombe la veste. De toute évidence, il n'a pas arrêté de pousser la fonte, à en croire son torse de taureau. Mais c'est qu'il en faut, du jus, pour sortir la version de Darkness On The Edge Of Town dont il nous fait alors cadeau, juste pour le plaisir. Bobby Jean déboule dernière, sans prévenir, avec sa mélancolique gaieté, son électrique nostalgie. On sort les mouchoirs en le suppliant de continuer. Il ne se fait pas prier longtemps et demande qu'on lui apporte séance tenante "le big book". De fait, il s'agit d'un classeur épais comme l'intégrale de Balzac où sont consignés tous les textes de toutes ses chansons.

Après l'avoir feuilleté d'un air faussement distrait et avoir donné deux ou trois indications à ses petits camarades, c'est d'un seul coup la charge de la brigade légère.

She's The One, Badlands, Cadillac Ranch, Two Hearts et un Thunder Road d'anthologie. Je ne sens plus ma jambe gauche à force de marquer le temps, mes mains à force d'applaudir, mes cordes vocales à force de reprendre les refrains. Quant au décalage horaire (nous sommes arrivés en ville deux heures plus tôt), c'est à croire qu'il n'a jamais existé. C'est pas horaire, qu'il est, le décalage, c'est cosmique. J'ai rarement éprouvé un bonheur pareil dans un concert. Manoeuvre, lui, a réussi à creuser une tranchée sous lui à force de sauter sur place.

Saluts à la foule, remerciements alignés, comme le veut la tradition, et tout ce petit monde s'envole dans une flottille de limousines pour débouler sur le plateau d'un David Letterman effaré de l'aubaine - ils joueront Murder et Streets -comme s'ils voulaient continuer à mettre le Feu, côté télé. Quant à celui qu'il a ranimé dans nos têtes, je peux vous dire que ce n'est pas à coup de Canadairs qu'on en viendra à bout. D'autant qu'il s'est décidé à causer un peu de tout ça avec nous, le Bruce, et que bon, puisqu'on était là... on a fait tourner le magnéto.


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