Bruce Springsteen
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Rolling Stone, 22 septembre 2004

Les urnes & les autres



Quand le fondateur de Rolling Stone reprend du service pour interviewer Bruce Springsteen, c'est que l'heure est grave. La tournée Vote For Change, qui a démarré début octobre, s'est assignée la mission d'influer sur le vote des Américains indécis, pour débarrasser le pays de l'Administration Bush. Bruce Springsteen en est le porte-parole.

Par Jann S. Wenner

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Rolling Stone, 22 septembre 2004
Pensez-vous que cette tournée est faite pour convaincre les électeurs indécis, ou plutôt pour rassembler l'énergie de ceux qui ont déjà pris leur décision ?

J'ai toujours pensé que la tâche du musicien était de fournir une source alternative d'informations, un lieu de rassemblement social et spirituel où l'on se rend pour vivre une expérience commune. C'est ainsi que je l'ai ressenti en grandissant. Je ne sais pas si quelqu'un va se précipiter sur scène pour hurler, "Je suis sauvé" ou "J'ai changé d'avis", mais je vais faire de mon mieux.

En pratique, quel travail accomplissez-vous ?

Tout d'abord, nous avons regroupé de nombreux musiciens: Dave Matthews, The Dixie Chicks, Pearl Jam, R.E.M., John Fogerty, James Taylor et bien d'autres, qui se sont ralliés pour le changement. Je pense que ces concerts seront une expérience très dynamique pour tous ceux qui viendront. Bien sûr, j'ai aussi rencontré quelques personnes qui m'ont très gentiment dit qu'elles ne viendraient pas...

Les fonds récoltés pendant ces concerts sont destinés à soutenir l'action de l'association America Coming Together, dont la mission consiste à éduquer les électeurs, aller sur place les mobiliser, faire du porte-à-porte, les aider à se rendre aux urnes. C'est ce combat sur le terrain qui va véritablement rapporter les voix progressistes. C'est probablement l'effet le plus important de cette tournée.

Pourquoi vous êtes-vous tenu à l'écart du militantisme politique ?

Je n'ai pas grandi dans un foyer très politisé. Autour de moi, il n'y avait que ma mère qui parlait de politique. Un jour, après l'école, quelqu'un m'a demandé si j'étais républicain ou démocrate. Alors j'ai demandé à ma mère, "On est quoi nous ?" et elle m'a répondu, "Nous sommes démocrates, parce que les démocrates défendent les travailleurs". Ce sont les années 60 qui m'ont politisé, comme la plupart des gens de ma génération. Je me rappelle avoir organisé un concert pour aider les gens à prendre un bus pour Washington, où avait lieu une manifestation contre la guerre. Je devais avoir un peu moins de 20 ans.

Mais je veux avant tout rester une voix indépendante pour le public qui vient assister à mes spectacles. Nous avons essayé, au fil du temps, de nous bâtir une crédibilité vraiment solide, pour que les gens soient réceptifs quand nous décidons de prendre position. Le fait de ne pas être particulièrement partisan participe à mes efforts pour continuer à faire réfléchir mes fans, dans leur vie quotidienne. Dans mon activisme, jusqu'ici, je préférais agir comme un militant de base, qui défend un certain nombre d'idéaux: les droits civiques, la justice économique, la démocratie, une politique étrangère saine... C'est dans cette position que je me sentais le plus à l'aise.

Le fait d'éviter de soutenir quelqu'un vous a-t-il rendu crédible ?

Cette position donne des difficultés à ceux qui veulent vous marginaliser ou vous étiqueter. Prendre une position définitive, pour ces élections, a probablement redéfini les limites du travail que je fais depuis des années. En gros, notre groupe s'était positionné à un point que je considère comme le centre. Donc, quand j'écrivais une chanson polémique comme American Skin, on ne me discrédite pas facilement, parce que les gens savaient que ma voix était mesurée. Cette position est intéressante et je ne veux pas la perdre. Mais dernièrement, nous avons dérivé loin de ce centre, et il faut que je fasse très attention aux positions que je prends en ce moment.

En évitant scrupuleusement toute utilisation commerciale de votre musique, vous vous êtes bâti une réputation d'intégrité et de moralité. Vous devez être conscient du potentiel que cela représente.

J'ai essayé de me bâtir une réputation de profondeur. C'est essentiellement pour ça que je me suis battu. J'ai pris au sérieux les sujets et les gens dont je parle dans mes chansons. J'ai voulu être divertissant, tout en conservant cet aspect réfléchi.

Rolling Stone, 22 septembre 2004
A présent, vous demandez à votre public de réfléchir davantage à vos chansons, d'explorer leurs autres messages.

Il y a toujours une partie de vos fans qui fait une sorte d'écoute sélective. C'est ainsi que les gens se servent de la pop music, et c'est en partie de cette façon qu'elle marche. Mais en l'occurrence, il y a eu une redéfinition, un accroissement des sujets sur lesquels je suis susceptible d'écrire et de prendre position. A mon avis, une image plus complexe de ce que vous êtes en tant qu'artiste et de ce qu'est votre public émerge. Je cite souvent l'exemple de John Wayne, dont j'ai été un énorme fan toute ma vie, sans aimer ses idées politiques. J'ai dû faire une place à tous ces différents fragments de ce qu'il était. Je retire beaucoup d'inspiration et de méditation de son travail.

Votre public s'investit énormément pour vous, et cet investissement est très personnel. D'une certaine manière, il n'y a rien de plus personnel que la musique qu'on écoute. Ma propre expérience me montre à quel point on s'identifie à la personne qui chante, comme si l'on était en relation avec elle. Vous laissez votre empreinte digitale sur l'imagination des autres. C'est très, très intime. Quand quelque chose vient briser le miroir, ce peut être très dur pour ceux à qui vous avez demandé cette identification.

Les musiciens vivent dans le domaine du symbolique. A bien des égards, c'est à travers les symboles que vous vivez et que vous mourez. Vous intervenez au poste de pilotage dans l'imagination de votre public. C'est une relation compliquée. Et vous devez lui demander d'accueillir encore plus de complexité: des centres d'intérêt élargis et une communication plus honnête. Le public et l'artiste ont une relation fructueuse, tant que vous pouvez les regarder et vous reconnaître en eux, et qu'ils peuvent vous regarder et se reconnaître. Ce n'est pas une mince affaire, mais c'est ce qui se passe. Quand ce lien est brisé, par vos croyances personnelles, vos idées personnelles ou vos agissements, les gens peuvent se mettre en colère. C'est aussi simple que cela. Vous demandez aux membres de votre public une relation plus vaste et plus complexe que celle que vous avez pu avoir avec eux jusqu'ici.

De toute évidence, l'idée d'une communication plus poussée avec votre public vous trotte dans la tête depuis un moment. Qu'est-ce qui vous a décidé à franchir le pas ?

Quand nous avons envahi l'Irak, j'ai su que je m'impliquerais dans les élections. Je me suis mis en colère. Chaque soir, j'ai consacré trois minutes à ce que j'appelle mes "annonces d'intérêt général". Nous en avons parlé presque tous les soirs pendant notre tournée d'été.

Je pense que les membres de l'Administration Bush nous ont trompés. Je pense qu'ils ont été fondamentalement malhonnêtes, qu'ils ont effrayé et manipulé les Américains, dans le but de faire la guerre. Comme on dit, "La première victime de la guerre est la vérité". Je pense que la doctrine de "guerre préventive" de Bush rend dangereuse notre politique étrangère. Et je ne crois pas qu'elle ait amélioré la sécurité en Amérique. Regardez ce qui se passe en ce moment: nous nous enfermons dans ce qui ressemble épouvantablement à une "vietnamisation" de la guerre d'Irak. Selon John McCain (sénateur républicain de l'Arizona), elle peut durer 10 ou 20 ans, et selon John Kerry (sénateur démocrate du Massachusetts), 4 ans. Combien des meilleurs éléments de notre jeunesse vont encore mourir, d'ici-là ? Et pour quelle raison exactement ?

Au départ, je comptais prendre ma guitare acoustique, aller jouer dans quelques salles, trouver des associations avec qui collaborer et leur donner un coup de main. Je voulais prêter ma voix pour changer l'administration et le gouvernement du pays. Rester à l'écart serait revenu à trahir les idées contenues depuis longtemps dans mon écriture. Ne pas m'impliquer, m'enfermer dans mon silence et, d'une certaine manière, jouer les effarouchés, ce n'était plus possible. J'ai pensé que nous avions affaire à un moment clairement historique.

Donc, vous n'avez pas eu le moindre doute sur la meilleure chose à faire ?

C'est quelque chose qui est resté longtemps en gestation. Et étant donné la façon dont les évènements ont tourné, à l'approche des élections, c'est devenu encore plus clair. Je ne veux pas observer la dégénérescence de ce pays en oligarchie, ni assister à l'accroissement des inégalités, ni voir un million de personnes tomber encore sous le seuil de pauvreté cette année. Mon choix s'explique par toutes ces choses, qui constituent le filigrane d'une énorme partie de ma musique, et par le fait de voir le pays virer si rapidement à droite, bien plus à droite que ce que le président promettait dans sa campagne... Quels que puissent être mes doutes sur mon implication, ces problèmes restent entiers !


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