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brucespringsteen.net, 11 février 2009

Super Bowl Journal (Chers Amis & Fans, un petit aperçu vu de la scène)



brucespringsteen.net, 11 février 2009
I. Six Air Force Thunderbirds viennent tout juste de vrombir dans le ciel donnant l'impression d'être à quelques centimètres au-dessus de nos têtes dans les coulisses, nous offrant à moi et à tout le E Street Band une nouvelle coupe de cheveux. À 20 minutes du début, je suis assis dans ma caravane, essayant de me décider sur la paire de bottes à mettre. J'ai une jolie paire de bottes de cowboy, dans lesquelles mes pieds sont vraiment à leur aise, mais je m'inquiète de leur stabilité. Il y a deux jours, nous avons répété sur le terrain sous une forte pluie et la scène est devenue aussi glissante qu'une patinoire. C'était presque impossible de rester debout. C'était si glissant que j'ai percuté Mike Colucci, notre caméraman, à la suite de ma glissade sur les genoux, sa caméra étant la seule chose qui m'ait empêché d'atterrir sur la pelouse détrempée. Quand Jerry, l'arbitre dans Glory Days est venu faire son numéro, il est arrivé en courant, n'a pas réussi à s'arrêter et a exécuté l'une des chutes les plus douloureusement parfaites, genre "l'homme qui glisse sur une peau de banane" que j'ai jamais vu. Cet épisode nous a donné à Steve, à moi et à tout le groupe l'un des plus gros fous-rires nerveux de notre vie, fou-rire qui a duré pendant tout le trajet retour jusqu'à nos caravanes (Quelques Advil et Jerry était sur pieds).

Je ferais mieux d'y aller avec mes bottes de combat que j'emmène toujours avec moi. Lorsque je m'élance, les bouts arrondis me donnent une meilleure puissance de freinage que mes bottes de cowboy aux bouts pointus. J'ajoute deux semelles à l'intérieur de mes bottes pour qu'elles me maintiennent les pieds du mieux possible, je remonte la fermeture éclair tendrement autour de mes chevilles, fais quelques pas dans ma caravane et je me sens assez bien ancré au sol. Quinze minutes... oh, au fait je suis quelque peu nerveux. Ce n'est pas l'habituel trac qui précède le spectacle, pas "de nœuds dans l'estomac", ce n'est pas l'inquiétude liée à l'anticipation d'une garde-robe défaillante, je parle des cinq minutes avant le débarquement, "Le Truc" "Mon Dieu, ne me laisse pas tout foirer devant 100 millions de personnes" une sorte de demi-angoisse face à une des plus grosses audiences télévisées depuis que les dinosaures ont les premiers baisé sur cette terre. Elle ne dure qu'une minute... je vérifie mes cheveux, les vaporise avec quelque chose qui les transforme en béton et je franchis la porte.

J'aperçois Patti qui sourit. Elle a été mon pilier toute la semaine. Je mets mon bras autour d'elle et c'est parti. On nous emmène dans des petites voitures de golf vers un tunnel de retenue juste à côté du terrain. Le problème est qu'ici, se sont rassemblés des milliers de personnes, des caméras de télévision, des médias de toutes sortes et un chaos général. Tout à coup, juste à côté de nous, des centaines de personnes se précipitent en file indienne, criant, acclamant... nos fans ! Et pour ce soir également, ceux qui monteront notre scène. Ce sont "les bénévoles". Ils sont là depuis deux semaines, sur leurs propres deniers, sur un terrain jour après jour, assemblant et démontant les éléments de notre scène encore et encore, ayant théoriquement acquis une précision militaire. Aujourd'hui, c'est pour de vrai. J'espère qu'ils y arriveront, parce que pendant que nous sommes escortés jusque sur la pelouse, les projecteurs du stade sont tous allumés, le hurlement plaintif de 70.000 passionnés de football monte jusqu'à nos oreilles, et il n'y a rien. Rien... aucun son, aucune lumière, aucun instrument, aucune scène, rien à part une pelouse verte peu accueillante et fortement éclairée. Tout à coup, comme si elle avait surgi de nulle part, une armée de fourmis arrive de tous les côtés. Chacune tirant un élément de notre ligne de vie, de notre terre sur ce terrain. La cavalerie est arrivée. Ce qui, pour un jour de concert, nous prend huit heures, s'accomplit en cinq minutes. Incroyable. Chaque pièce de notre monde est là... espérons-le. Nous nous rassemblons à quelques pas de la scène, formons un cercle de nos mains, je prononce quelques mots qui se noient dans la foule et tout le monde se sourit. Par le passé, avec ces personnes, je me suis retrouvé dans un tas de situations où l'enjeu était aussi grand que celui-là, même si ce n'est pas exactement la même chose. C'est stressant, mais notre groupe est bâti pour ça... et c'est bientôt le début... alors, heureux guerriers, nous bondissons sur la scène.

brucespringsteen.net, 11 février 2009
II. Le régisseur de la NFL me fait signe trois minutes... deux minutes... une... il y a un gars qui saute partout sur les éléments de la scène pour qu'ils reposent uniformément sur la pelouse... 30 secondes... on teste encore toutes les enceintes et le matériel... c'est jouer avec le feu ! Les lumières du stade s'éteignent. La foule entre en éruption et la batterie de Max entame 10th Avenue. Sous une lumière blanche, je sens la silhouette de Clarence et moi pendant un instant. J'entends le piano de Roy. Je tape dans la main de "C". Je me mets à bouger, lançant ma guitare à Kevin, mon technicien-guitare, dans un grand arc de cercle, pour qu'il l'attrape et c'est... "mesdames et messieurs, pendant les 12 prochaines minutes, nous allons amener la puissance énorme et vertueuse du E Street Band dans votre belle maison. Alors... écartez-vous de la sauce guacamole. Laissez tomber les morceaux de poulet panés ! Et montez le bouton de volume de la télé À FOND !" Car, évidemment, il n'y a qu'UNE seule chose que je dois savoir: "Y-A-T-IL QUELQU'UN DE VIVANT PAR ICI ?!"

Tout ce que je sais c'est que si vous étiez à mes côtés, vous le seriez. J'ai l'impression de m'être injecté une seringue d'adrénaline directement dans le cœur. Avant de sortir, j'avais deux grandes inquiétudes. La première, quelque chose pourrait mal tourner hors mon contrôle. Cette inquiétude s'est complètement évanouie avant de monter sur scène. Ce soir, notre sort repose dans les mains de beaucoup, donc aucune raison de s'inquiéter inutilement. La deuxième, je m'inquiétais de me retrouver "hors" de moi-même et non dans le moment présent. Mon vieil ami Peter Wolf a dit une fois que "la chose la plus étrange que vous pouvez faire sur scène est de penser à ce que vous êtes en train de faire". C'est la vérité. S'observer de loin alors que vous vous acharnez à donner de la vie au moment présent est une expérience désagréable. J'ai fait cette expérience plus d'une fois. C'est un problème existentiel. Malheureusement, au cœur de mon expertise. Cela ne signifie pas que le concert sera mauvais. Le concert pourra très bien être excellent. Cela signifie simplement qu'il faudra peut-être plus de temps, quelque chose que nous n'avons pas beaucoup ce soir. Quand ça arrive, je fais tout pour renverser cette situation. Déchirer la setlist, changer de tactique, faire une erreur, n'importe quoi pour être 'DEDANS'. C'est pour cette raison qu'on vous paye. POUR ÊTRE PRÉSENT MAINTENANT ! Le pouvoir, le potentiel et le volume de votre présence font partie de la promesse fondamentale du rock'n'roll. C'est l'élément essentiel qui retient l'attention de votre public, qui donne de la force, de la forme et de l'autorité aux évènements de la soirée. Et peu importe la façon dont vous y arrivez à chacun de vos concerts, c'est la route à prendre. Y-A-T-IL QUELQU'UN DE VIVANT PAR ICI ?!... il vaudrait mieux.

Je suis sur le piano (bonnes vieilles bottes). Je descends. Un... deux... trois, je plie mes genoux devant le micro et je me penche en arrière jusqu'à me retrouver presque allongé sur la scène. Je ferme les yeux un instant et quand je les ouvre, je ne vois rien à part ce ciel bleu nuit. Aucun groupe, aucune foule, aucun stade. J'entends et je ressens tout sous forme d'une grande sirène, comme un vacarme m'entourant, mais avec mon dos presque à plat sur la scène je ne vois rien d'autre à part ce magnifique ciel nocturne avec un halo, composé à ses extrémités d'un millier de soleils provenant du stade. Je respire plusieurs fois profondément et un calme m'envahit. Je me sens profondément et joyeusement 'DEDANS'.

Depuis l'origine de notre groupe, notre ambition était de jouer pour tout le monde. Nous avons atteint beaucoup d'objectifs mais nous n'avons pas atteint celui-là. Notre public demeure tribal... c'est à dire principalement blanc. À certains moments, le Concert Inaugural, durant une campagne politique, la tournée à travers l'Afrique en '88, particulièrement à Cleveland avec le président Obama, j'ai regardé vers la foule et j'ai chanté The Promised Land en direction d'un public auquel je voulais le destiner, jeunes, vieux, noirs, blancs, métisses, coupant les frontières de la religion et des classes. Ce sont ceux pour qui je chante aujourd'hui. Aujourd'hui, nous jouons pour tous. Je me redresse grâce au micro afin de retrouver le monde, ce monde, mon monde, celui qui est occupé par tous et par le stade, la foule, mon groupe, mes meilleurs amis, ma femme que j'aperçois de suite et "des larmes coulent sur la ville...".


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