Bruce Springsteen
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Backstreets, 16 février 2012

Un américain à Paris



A la mi-février, Bruce Springsteen est venu à Paris pour discuter de Wrecking Ball devant des journalistes internationaux. Au cours de cette conférence de presse organisée au Théâtre Marigny, il a passé une heure à répondre à de nombreuses questions à propos du nouvel album, de la psychologie de la colère, de l’état de l’Amérique, de Clarence Clemons, de son autobiographie, de son falsetto, et de bien plus. Une courte vidéo a rapidement été mise en ligne pour nous donner le ton de cette conversation, et des citations sont depuis apparues dans différents journaux. Maintenant que le disque a filtré dans son intégralité, nous sommes heureux de pouvoir vous présenter une transcription de cette journée.

Parmi les révélations qu'on y trouve : Bruce travaillait déjà sur un disque de gospel avant que Wrecking Ball ne prenne forme. "J’ai passé une année sur ce disque de manière irrégulière avant de le mettre de côté, ce qu’il m’arrive de faire de temps en temps", dit-il, avant d’ajouter, "J’ai écrit 30 ou 40 chansons avant ces chansons".

Voici l’unique interview de Springsteen publiée à ce jour au sujet de son nouveau disque, un formidable aperçu de son état d’esprit à propos de Wrecking Ball, alors qu'approche la date de sortie, le 06 mars.

Modérateur Antoine De Caunes
Backstreets, 16 février 2012

****

Mesdames et messieurs, c’est le moment pour moi de réaliser le rêve de ma vie, partager une scène avec Bruce Springsteen. Quelques questions préalables au sujet de Wrecking Ball. Je suis curieux de savoir pourquoi vous avez changé votre producteur, après avoir travaillé avec Brendan O’Brien pendant tant d’années, et je voudrais en savoir plus sur le processus d’enregistrement.

La personne qui a produit ce disque est quelqu’un qui s’appelle Ron Aniello. Je l’ai assisté, et Jon [Landau] en est le producteur exécutif. Ron avait travaillé sur quelques disques de Patti [Scialfa] auparavant, et je travaillais en fait sur un autre disque avant celui-ci. J’ai passé une année sur ce disque de manière irrégulière avant de le mettre de côté, ce qu’il m’arrive de faire de temps en temps. Il est venu pour m’aider à finir celui-là, et alors que nous avancions, quelques chansons ont commencé à se mettre en place pour ce disque; il avait beaucoup d’idées nouvelles sur la manière dont la musique pouvait sonner, et il avait une grande bibliothèque de sons - des éléments alternatifs et hip-hop - et nous avons utilisé pas mal de boucles différentes. C’était une expérience très différente, vraiment, rien que tous les deux en studio, au début.

Vous étiez chez vous dans le New Jersey pour ces sessions d’enregistrement ?

Oui, nous étions dans notre propre studio, et chacune des chansons a démarré comme une chanson folk, seulement moi et ma guitare acoustique. Et puis tout le reste a suivi.

Et vous avez eu des invités spéciaux, comme Tom Morello…

Tommy Morello, de Rage Against The Machine, est venu jouer de la guitare sur This Depression et sur Jack Of All Trades. Patti et Soozie on chanté; Max joue sur un morceau; Clarence est sur Land Of Hope And Dreams.

Comme nous l’avons tous entendu, c’est un disque très puissant qui aurait pu être écrit à la fois par un vieux sage et par un jeune homme très brillant. Diriez-vous que votre écriture est plus forte quand vous êtes en colère ?

Dans le rock'n'roll, on ne peut jamais se tromper quand on est en colère. La première moitié du disque, tout particulièrement, est très enragée. La genèse de ce disque a démarré après 2008, quand nous avons subi cette énorme crise financière aux États-Unis, et dont personne n’a vraiment été tenu pour responsable, pendant des années et des années. Des personnes ont perdu leur maison, et j’ai des amis qui perdaient leur maison, et personne n’est allé en prison. Personne n’était responsable. Des gens ont perdu des sommes énormes sur leurs actifs. Avant Occupy Wall Street, il n’y avait aucun rejet: il n’y avait aucun mouvement, il n’y avait aucune voix pour dire combien c'était scandaleux - pour dénoncer ce vol pur et simple qui avait frappé au cœur même de l’idée de l’Amérique toute entière et de ce qu'elle représente. C’était une indifférence totale vis-à-vis de l’histoire, du contexte, de la communauté; La seule question était, "Que puis-je avoir aujourd'hui ?". C'était juste une énorme ligne de fracture qui a fait éclater en grand le système américain. Et je pense qu’on commence à peine à en ressentir réellement les conséquences.

Donc, je pense que j’ai écrit We Take Care Of Our Own entre 2009 et 2010, et je l’ai mise de côté dans mon carnet. Et l’idée derrière cette chanson était: ce qui était censé arriver, n’arrivait pas. Mon travail a toujours consisté à mesurer la distance entre la réalité américaine et le rêve américain - quelle est cette distance, à un moment donné. Si vous remontez au travail que j’ai réalisé à mes débuts, dès la fin des années 1970, j’ai toujours mesuré cette distance : en sommes-nous proche, en sommes-nous éloigné, en êtes-vous proche. Tout, de Darkness On The Edge Of Town, The River, jusqu’à Nebraska, Born In The USA, The Ghost Of Tom Joad, ce sont tous des disques qui n'ont fait que prendre la mesure de cette distance.

Cette chanson, We Take Care Of Our Own, pose la question à laquelle le reste du disque essaie de répondre. Qui est, bien évidemment : Prenons-nous soin des nôtres ? Et souvent, nous ne le faisons pas. Nous n’offrons pas un même terrain de jeu à tous nos concitoyens. Et dans le même temps, elle ne cède pas aux seuls conservateurs ce qui pourrait être du patriotisme ou des images, comme le drapeau. Je les revendique, comme je l’ai fait dans une bonne partie de mon œuvre, au fil des années. Le reste du disque essaie de répondre aux questions qui se posent dans le dernier couplet de cette chanson : Où sont les cœurs qui débordent de clémence ? Où est le travail dont j’ai besoin ? Où est l'esprit qui règne sur moi ? Où sont les yeux qui voient ? Ce sont des questions auxquelles le reste du disque essaie de répondre et qui sont contenues dans la question que pose le titre de cette chanson, We Take Care Of Our Own.

A propos de patriotisme, ne craignez-vous pas qu’une chanson comme celle-ci, We Take Care Of Our Own, ne soit mal comprise comme Born In The USA ?

Il ne faut pas avoir peur de ces images-là. J’écris avec soin et précision et, je pense, assez clairement. Et puis, le disque sort, et les gens l’entendent, et puis, c'est à eux de jouer. Et si ce mécanisme vous échappe, c’est que vous ne réfléchissez pas assez; vous savez, vous devez revenir en arrière et parfois regarder une deuxième fois. Mais je ne veux pas abandonner ces sentiments-là au seul côté droit de la rue. C'est ce que je n’aime pas faire. C’est pourquoi mon œuvre est parfois revendiquée par des partis politiques différents, parce qu’il y a un sentiment patriotique sous-jacent. C’est quelque chose qui est présent dans Land Of Hope And Dreams, et dans ce que j'ai écrit de mieux. Mais en même temps, c’est une forme de patriotisme très critique, sceptique et souvent énervé. Ce n’est pas quelque chose que je suis prêt à abandonner, de crainte que quelqu’un puisse schématiser ce que je dis.

J’ai beaucoup de questions, mais je ne suis pas sensé être le seul à en poser.

Ok. Je sais : "Comment puis-je être si beau ?" Je ne peux pas vous le dire. "Très bien, question suivante ?" [rires] Ce sont les gènes.

La parole est donnée à l’assistance


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