Bruce Springsteen
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Creem, janvier 1981

Springsteen se soumet à la rivière: alors ne l'appelez pas "Patron", Ok ?



par Dave DiMartino

Creem, janvier 1981
Toutes les bonnes choses arrivent à celui qui sait attendre; celui qui hésite est perdu. Pour chaque stupide cliché, il en existe un autre pareillement stupide qui signifie le contraire, une réalité de la vie que personne n'oublie en grandissant, et une réalité que personne ici ne voudrait jamais vouloir oublier.

Et c'est la même chose avec Springsteen, qui soit attend, ou soit hésite, selon la personne à qui vous parlez, et dont le "retour" tant attendu signifie beaucoup pour toujours plus de personnes aujourd'hui que par le passé. Son retour, évidemment, se nomme The River, deux disques sur l'angoisse et la fureur de la classe ouvrière, déjà mémorisés sans aucun doute dans les dortoirs des lycées et dans de plus confortables foyers à travers le pays. "Le Patron" revient, chantent les légions, et - cette fois-ci, au moins - elles ont raison. Parce que Bruce Springsteen est revenu: il est revenu pour faire ce qu'il aime faire le plus (jouer), pour ceux qu'il aime le plus (les fans), avec ceux qu'il aime le plus (son groupe). Et le fait que ce projet lui a pris tant de temps est, disons, dommage. Car il en valait la peine.

Vous pourriez écrire un livre sur Bruce Springsteen. Admettons, quelqu'un l'a déjà fait. La longue et glorieuse carrière de Springsteen a été recrachée ad nauseum dans CREEM, Rolling Stone, Time & Newsweek, dans des émissions spéciales à la radio, dans les critiques des concerts No Nukes, dans les documentaires "Heroes of Rock'n'Roll" à la télévision et dans des endroits que même votre grand-mère aurait décelés, si elle avait vraiment cherché. Et qu'il ait de partout rencontré un accueil si enthousiaste est probablement devenu un fardeau autour de son cou beaucoup plus lourd à porter qu'une simple citation sur "l'avenir du rock'n'roll" ne pourrait jamais être, principalement car - il en va ainsi de ce qu'on érige - il ne pouvait pas se trouver dans une pire forme. C'est un fait établi: érigez-les et faites-les chuter. La raison pour laquelle "Heroes", le titre de la chanson de Bowie, a des signes de ponctuation résume tout: il n'y a plus de héros. Parce que personne en veut.

Cependant, voici Bruce Springsteen, héros. Attendant de chuter. Et il chutera probablement - critiquement parlant, la tentation est trop grande, en ce moment, de ne pas essayer de le faire trébucher, avec des hordes de fans grossissant minute après minute et scandant "BROOOCE!!!", une attente de deux ans entre deux albums (cette fois-ci sans complications judiciaires) et le sentiment lancinant que cette posture de dernier-homme-énervé à la James Dean commence à puer le conservatisme politique, et d'autres choses que vous lirez certainement ailleurs. Et évidemment, ce ne sont que des conneries.

"Bruce Springsteen" est un mythe; Bruce Springsteen ne l'est pas. "Bruce Springsteen" est responsable du "classique du rock" Born To Run (qui n'en était pas un); Bruce Springsteen a sorti un premier album prometteur, un grand album imparfait (The Wild, The Innoncent & The E Street Shuffle), et un album uniquement composé de classiques (Darkness On The Edge Of Town). Ironiquement, Born To Run a reçu l'accueil que son prédécesseur méritait, bien que la production de Springsteen d'alors sonne aujourd'hui des plus convenues, ne résonnant pas tout à fait sincèrement quelques années plus tard. Plein d'un pathos à la West Side Story (Meeting Across The River, la pire chanson du bouquet), l'album semble déjà dater d'une façon que E Street Shuffle ne pourra jamais; seuls Thunder Road et Born To Run échappent au piège, restant des classiques du même niveau que, disons, Rosalita ou que d'autres sur E Street.

Ce qui rendait Darkness si grand, finalement, c'était la pérennité pure de son sentiment. Les émotions traitées dans cet ensemble - la perte, la douleur et le désespoir - ont toujours été les émotions les plus immuables, surtout lorsqu'elles sont exprimées aussi bien et aussi sincèrement, qu'avec surprise, Springsteen arrive à faire. C'est ce qui sépare, par exemple, le Jackson Browne qui a écrit Song For Adam du Jackson Browne qui piaffe actuellement sur Disco Apocalypse, ou le Slim Slider de Van Morrison de la plupart de ce qu'il a fait depuis. Springsteen est entré en studio avec des fans chérissant Born To Run qui lui tapaient dans le dos et il en est ressorti en leur disant qu'il avait des trucs qui s'agitaient dans sa tête et qu'il n'arrivait pas à évacuer. Et ils ont aimé ça. Mais ils auraient bien plus aimé Born To Run Part Two.

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Et vous connaissez la suite de l'histoire. Deux ans plus tard, voici Bruce Springsteen de nouveau à Detroit, en tournée cette fois-ci pour promouvoir The River qui, en ce jeudi soir, ne sera même pas dans les bacs avant le lundi suivant. Nous sommes au début de ce qui promet d'être sa plus grande tournée jusqu'à présent: une année quasi entière passée sur la route, assez de temps pour que les nouvelles chansons, que les fans de Detroit entendent, deviennent de vieux classiques quand Leur Héros sera de retour. Assez de temps pour que beaucoup de choses arrivent.

Et ce ne serait pas un concert de Bruce Springsteen si ce n'était pas un test d'endurance. Comme d'habitude, encore que, c'est Springsteen & son groupe qui vont devoir tenir le coup; presque quatre heures cette fois-ci, avec un bref intermède pour le groupe, tandis que le public de Cobo Hall affluera vers les bières et autres. Le concert de Springsteen est un "évènement" de la même façon que sont les concerts des Stones, des Who et même de Led Zeppellin: instantanément complets, vendeurs à la sauvette colportant des places à l'extérieur et à l'intérieur, les airs suffisants de ceux qui raconteront demain à leurs amis ce qu'ils ont manqué.

Sagement, le groupe commence avec Thunder Road. Le public est debout, chante, scande "BROOOCE!" à la fin de la chanson et, bien entendu, apprécie. Les chansons favorites s'enchaînent; Springsteen sait que le public a besoin de réconfort avant qu'il ne présente le nouveau matériel, que personne n'a jamais entendu auparavant. Quand il s'exécute finalement, il n'y aucune différence; encore des "BROOOCE!". Le public ne cessera de hurler pendant les quatre heures suivantes, jusqu'à ce que la dernière chanson soit Quarter To Three et que Springsteen sorte de scène, prêt pour la suite, demain soir à Chicago. Encore dix mois supplémentaires environ, et tout sera finalement terminé.

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Creem, janvier 1981
En coulisses, toujours pareil. Le représentant local de CBS, Mark Westcott, joue au policier en poste à un carrefour, dirigeant le flot des habitués des concerts, les personnes de l'industrie du disque et les célébrités des radios locales, qui sont revenus pour "rencontrer Le Patron" et qui arborent, bien visibles sur eux, les passes appropriés. Et le fait que Springsteen soit un si véritable-et-sincère Gentil Garçon rend les choses plus problématiques encore: il n'a jamais rêvé de ne pas se retrouver face à son public, que ce soient les huiles radiophoniques ou les jeunes, frigorifiés, qui attendent devant la sortie. Tacite, mais pas sans émotion, est le sentiment que si jamais Bruce Springsteen devait mourir, ce serait d'une gentillesse incurable. "C'était un gentil garçon", la parfaite épitaphe sur sa tombe.

Quand nous atteignons finalement le repaire intime, Jon Landau, le manager, nous accueille. Il sourit et dit, "Pas plus d'une demi-heure. Ok ? S'il vous plait ?", rendant évident que si la gentillesse de Springsteen ne suffisait pas, en fait, le gars aime aussi parler, ce qui, en cette époque des John Lennon et des Lydon n'est pas une mince inquiétude. Dans la loge, Westcott, l'homme de chez CBS, finit de présenter les pontes de la radio à Springsteen, et l'homme qui paraissait mesurer trois mètres et être héroïque sur scène, apparaît à présent tout juste petit, fatigué et diplomatique. "Heureux de vous rencontrer", dit-il, et visiblement il semble l'être.

Finalement Westcott et son équipe partent, et on amène le E Street Band pour une rapide série de photos pour CREEM. "Inutile d'aller aussi vite avec ces gars", dit Springsteen, et c'est le subtil rappel que l'interview qui vient se déroulera, de façon appropriée, à 02 heures 45 du matin [Quarter To Three, ndt] . Il y a certaines choses, je suppose, auxquelles vous ne pouvez échapper.

Alors que le groupe sort, Springsteen s'affale sur un canapé tout proche, la pièce se vide rapidement et le magnétophone est en marche. Un dernier gars de l'équipe de Springsteen entre dans la loge, demande, "Hey, Patron, tu veux un soda ou quelque chose d'autre ?" et sort rapidement.

Ainsi, je ne peux m'empêcher de demander immédiatement: "Vous voulez dire qu'ils vous appellent tous 'Patron' ?" et Springsteen s'emporte.

"Et bien, ce que je ressens avec ce 'Patron' est bizarre", dit-il d'une voix échappée de Mean Streets, rauque et pleine de "dese" et "dose". "Parce que c'est venu de gens comme eux, qui travaillent avec moi. Et puis, quelqu'un a commencé à l'utiliser à la radio. C'est bizarre, parce que..." Il fait une grimace. "Je déteste qu'on m'appelle 'Patron'". Il sourit; nous sourions. "Vraiment. Je l'ai toujours détesté, dès le début. Je déteste les patrons. Je déteste qu'on m'appelle le patron. Tout le monde lance, 'Hé, Patron' et je dis, 'Non. Bruce. Bruce !'".

Nous rions à nouveau et nous nous calons dans nos fauteuils, et je régale celui qui déteste être appelé 'Le Patron' d'une histoire que Bob Seger a raconté à CREEM au début de cette année. Nous avions demandé à Seger quelle avait été la raison principale des retards avec Against The Wind, et il avait commencé à nous parler de choix de chansons et de balance, il voulait que l'album donne le sentiment "d'être juste". Il nous a raconté qu'il avait regardé Springsteen enregistrer son disque The River. "Vous devriez voir Springsteen", nous avait-il dit. "Il rejoue toujours la même scène, en ce moment. Il s'arrache les cheveux...".

"Ouais", dit Springsteen, en rigolant. "Dès le début, j'avais une idée précise de ce que cet album devait être. Et je ne pense pas... ça ne m'intéresse pas d'aller en studio et de...". Il marque une pause, réfléchissant. "Tout simplement, je ne veux pas prendre de la place dans les rayons, vous comprenez ? Ou m'inquiéter si je ne sors pas quelque chose tous les six mois, ou même tous les ans, que les gens vont m'oublier. Ce genre d'approche ne m'a jamais intéressée. Dès le début, ce genre d'approche ne m'a pas intéressée. J'ai simplement une idée sur ce que je peux faire de mieux à un moment donné, vous voyez ? Et c'est ce que j'ai voulu faire. Je ne sors rien jusqu'à ce que je ressente ça et c'est ce que j'ai fait. Parce qu'il y a tant de disques dans les rayons. Pourquoi sortir quelque chose qui ne vous donne pas l'impression d'être ce qu'il devrait être ?

"Et je ne crois pas aux lendemains, que 'Oh, je sortirai la deuxième partie dans six mois'. Vous serez peut-être mort, vous n'en savez strictement rien. Vous faites votre album comme si c'était le tout dernier de votre vie. Vous partez en tournée et jouez le soir. Je ne pense pas - 'Si je ne joue pas bien ce soir, au moins ai-je bien joué hier soir'. C'est comme s'il n'y avait ni de lendemain, ni d'hier. Il n'y a que le moment présent".

Lourd propos, et munitions supplémentaires pour les critiques qui voient la mort prochaine de Springsteen par le biais d'un romantisme incurable - mais la vérité, c'est que l'homme le dit et le croit, et il ne pourrait en être blâmé. La sincérité n'a pas pour habitude de jouer à Cobo Hall et ailleurs.

"Personne n'a des attentes aussi grandes que soi-même. On fait ce qu'on peut et les choses sont ainsi. Les gens ont leurs attentes, et j'essaye d'être à la hauteur de ce que je ressens moi-même. Et je sais que j'ai des idéaux précis sur la façon dont nous faisons les choses, sur la façon dont le groupe fait les choses. Les forces extérieures jouent alors un rôle secondaire. Vous savez que les attentes des gens seront ce qu'elles seront - et en fin de compte, vous allez, de toute façon, décevoir du monde, vous comprenez ?".

Le journaliste de CREEM, Mark J. Norton, mentionne qu'il a vu Springsteen il y a une semaine à Ann Arbor, la première date de la tournée. En fait, dit-il, c'était fort quand Springsteen a oublié le début des paroles de Born To Run, mais le public les connaissait et a chanté jusqu'à ce qu'un Springsteen stupéfait retrouve soudainement le fil.

L'anecdote soulève un point intéressant: au jour d'aujourd'hui, la majorité du public de Springsteen est littéralement fanatique - ils connaissent les chansons, les albums, le groupe, et ce qu'il est permis d'attendre d'une performance typiquement marathonienne. Je demande à Springsteen si parfois il aimerait que ce ne soit pas le cas, qu'il se retrouve face à un public qui n'aurait aucune idée à quoi s'attendre de sa part.

"J'ai fait la première partie des Black Oak Arkansas", dit-il en secouant la tête. "J'ai fait la première partie de Brownsville Station, et j'ai fait la première partie de Sha Na Na. J'ai 31 ans - et je joue dans les bars depuis l'âge de 15 ans. Et je me suis retrouvé devant des publics qui n'avaient absolument rien à foutre que vous soyez sur scène. Et si vous voulez des pourcentages, nous avons seulement eu entre 2 et 5 % de concerts comme celui d'hier soir, contre 95 % depuis les 10 ou 15 dernières années que nous jouons. Laissez-moi vous dire, ce genre de choses ne se produisait pas et ne se produit pas aujourd'hui... Et cela empêche de devenir trop indulgent envers soi-même, parce que vous savez ce que c'est quand tout le monde s'en fiche complètement, quand vous montez sur scène. Cela vous remet à votre place et reste en vous. On n'a rien sans rien.

"Quand nous avons débuté, j'allais à chaque concert m'attendant à ce que personne ne vienne me voir, et je montais sur scène avec le sentiment que personne ne me ferait de cadeaux. Et c'est de la façon dont vous devez jouer. Si vous ne jouez pas de cette manière, rangez votre guitare, mettez-la à la poubelle et rentrez chez vous, réparez des téléviseurs ou faites un autre boulot, vous comprenez ? Faites quelque chose où vous vous sentez concerné. Et le soir où je ne penserai plus de cette façon, ce sera le soir où je m'arrêterai, car c'est la chose tout simplement fondamentale.

"Je ne juge pas un concert à la réaction du public, je ne juge pas un concert par la critique qu'il y a dans la presse le lendemain, je sais quand je monte dans le bus et que je me rends jusqu'à la prochaine ville. Je sais si je peux m'endormir facilement ce soir-là. C'est la façon dont nous jugeons ce que nous faisons et c'est la façon dont nous le gérons. Et si nous ne faisions pas ainsi, ce bruit que vous avez entendu ce soir n'aurait jamais eu lieu".


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