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Creem, janvier 1981

Springsteen se soumet à la rivière: alors ne l'appelez pas "Patron", Ok ?



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Creem, janvier 1981
Nous commençons à parler d'albums et d'humeurs et je demande à Springsteen l'impossible - me raconter en quelques mots de quoi parle The River. En un sens, c'est un désavantage écrasant de parler à Springsteen avant d'avoir écouter l'album: aussi bonnes qu'auraient pu être les chansons qui ont été jouées un peu plus tôt dans la soirée, sur scène, il est difficile de déceler immédiatement un thème ou un concept dominant. Et oui, il y a un thème ou un concept dominant, aussi désuet que peut sonner ce concept, mais The River, tout comme Darkness avant lui, est basé sur un concept le plus large possible - l'expérience humaine - qui le rend automatiquement plus intéressant que 4/5 des autres disques qui sortent aujourd'hui. Pas que les 4/5 des autres disques qui sortent aujourd'hui ne sont pas basés sur l'expérience humaine, mais peuvent-ils apporter une réponse s'ils n'ont pas l'air de les traiter ?

Je débite une analyse accélérée des albums de Springsteen, lui disant que je pensais que E Street Shuffle et Darkness étaient de bien meilleurs disques que Born To Run, ne serait-ce que pour la cohérence de leur humeur. E Street semblait - et semble même aujourd'hui - joyeusement nostalgique, la volonté d'un meilleur monde, sans être factice ou suffisant. Darkness était aussi déprimant que son nom, et ce qui le rendait encore plus intéressant était qu'il faisait suite à Born To Run et à toute cette histoire de success-story. Rétrospectivement, Darkness semble n'être que l'unique saine réaction à cette même histoire - et heureusement, une histoire très humaine.

La cohérence de l'humeur a également eu une grande importance aux yeux de Springsteen; il la cite comme principale raison de l'interminable retard de The River. "La chose principale" explique-t-il, "c'était de se concentrer sur ce que je voulais exactement sur cet album" - à l'opposé de ce qu'il ne voulait pas, vous l'aurez compris - "et ce que je voulais faire des personnages. Comme pour Darkness, ce processus s'est arrêté à un certain point. Et bien, que se passe-t-il maintenant ?".

"Quand j'ai fait Darkness, je me suis beaucoup concentré sur une idée particulière, un sentiment particulier que je voulais avoir. Alors cette fois-ci, une des choses que j'ai ressenties, c'est que sur Darkness, je n'avais pas laissé de place pour certaines choses, vous comprenez ? Parce que je ne pouvais simplement pas comprendre comment on pouvait se sentir si bien et si mal en même temps. Et c'était très déroutant pour moi. Sherry Darling devait être sur Darkness, Independence Day était une chanson qui devait être sur Darkness, et la chanson que j'ai écrite juste après Darkness était Point Blank - qui amène cette situation à son extrême".

Si vous avez l'intention de parler du "style" des chansons de Springsteen, on peut raisonnablement suggérer qu'il en existe deux principaux: les chansons rapides, enjouées comme Rosalita et Tenth Avenue Freeze-Out, de joyeuses comptines, style "La vie est belle en ce moment", et les chansons calmes, "tristes" comme Racing In The Street ou Something In The Night, d'émouvantes comptines, style "La vie n'est pas si belle en ce moment". La dichotomie élémentaire E Street Shuffle / Darkness. Et apparemment, Springsteen voit les choses ainsi :

"Quand j'ai fait The River, j'ai essayé d'accepter le fait, vous comprenez, que le monde est un paradoxe, et ainsi vont les choses. Et la seule chose que vous puissiez faire avec un paradoxe est de vivre avec.

"Et c'est ce que j'ai voulu faire cette fois-ci, je voulais vivre avec toutes ces émotions particulièrement contradictoires. Parce que personnellement, et bizarrement, je suis plus attiré par le type de choses qu'on trouve sur Darkness - et quand je n'ai pas sorti l'album en 1979, c'était parce que j'ai eu le sentiment que ces choses-là n'étaient pas présentes. J'ai eu le sentiment que c'était quelque chose où j'ai simplement vu une image plus grande que la réalité, plus grande que la façon dont les choses marchent, et j'ai simplement essayé d'apprendre à être capable de vivre avec ça".

Je vais donc écouter The River quand je l'aurais lundi prochain et je vais ressentir ce paradoxe dont vous parlez ?

"Je crois" dit Springsteen. "A la fin, je crois que c'est l'émotion. Ce que je voulais, c'était simplement le paradoxe de ces choses-là. Il y a beaucoup de chansons idéalistes sur l'album, il y a beaucoup de chansons que, hey, vous pouvez écouter et en rire ou autre. Certaines sont très idéalistes, et je voulais toutes ces choses sur l'album. Au début, je n'avais pas l'intention de tout mettre, vous comprenez ?

"Je l'ai vu comme romantique. C'est un disque romantique - et pour moi 'romantique', c'est quand on voit certaines réalités et quand on comprend les réalités, mais quand on entrevoit aussi les possibilités. Et parfois, vous écrivez sur des choses telles qu'elles sont et parfois vous écrivez sur ce qu'elles devraient être, ce qu'elles pourraient être, vous voyez ? Et vous ne pouvez dire non à aucune de ces choses. Si vous dites non, vous passez à côté de sentiments qui sont importants et qui devraient se trouver en vous".

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Creem, janvier 1981
Nous parlons encore un peu de The River et du temps qu'il a fallu pour l'enregistrer ("Croyez-le ou non, je vais aussi vite que possible", dit-il), et Springsteen dit qu'il ne pense pas avoir fait plus de 10 prises de chaque chanson, la plupart ayant été enregistrées, en fait, en moins de 5. De nouveau, il insiste, la majeure partie du temps a été utilisée à se décider sur les pistes, parmi les 40 - c'est exact, 40 - qu'il avait enregistrées, lesquelles devaient être incluses sur The River. En fait, la rumeur courait qu'au moment où la dernière version de l'album était sur le point d'être pressée, Springsteen a enlevé juste à temps Held Up Without A Gun. Un comportement qui, tout du moins, semblait indiquer que la véritable spontanéité d'enregistrement - caractérisée par la mentalité J'entre-Et-Je-Casse-Tout - était un concept totalement étranger pour Springsteen.

Springsteen montre son désaccord, plutôt avec véhémence. "La spontanéité, d'abord, on ne l'obtient pas en allant vite. Elvis, il me semble, a fait 30 prises de Hound Dog, et ça, vous pouvez l'écrire... L'idée est d'avoir un son qui donne une impression de spontanéité; c'est comme ces disques qui sortent dans le commerce, et qui ont été fais très vite et qui donnent l'impression d'avoir été faits très vite. Si j'avais pensé que je pouvais faire un meilleur disque en deux fois moins de temps, c'est exactement ce que j'aurais fait. Parce que j'aurais préféré être en tournée.

"C'est le genre de choses où... Je veux dire, je sais ce que j'écoute quand je l'entends à nouveau, et j'avais des idées tout simplement bien définies. Les prises actuelles ont été rapides, mais je pense que ce qui prend le plus de temps, c'est la réflexion. L'aspect conceptuel. Savoir ce que je veux exactement faire me prend un certain temps de réflexion et ensuite, il faut que j'attende pour finalement prendre conscience que je l'ai vraiment fait".

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Nous avons déjà tourné la cassette de 90 minutes, ce qui signifie que 45 minutes se sont déjà écoulées et Springsteen continue de parler, visiblement épuisé, mais déterminé à répondre à toutes nos questions. Par politesse, nous ne pouvons lui en demander plus, sans outrepasser les limites de notre bienvenue; avec ironie, cependant, la dernière question que nous posons aurait tout aussi bien pu être la première. C'est certainement la plus basique. Nous demandons à Bruce Springsteen s'il est heureux. Heureux avec sa musique, avec sa vie et avec lui-même.

Sa réponse: "Oui. Parce que si je pensais que j'étais simplement assis là à extraire la vie de la musique, je ne le ferais pas. Mais ce n'est pas ce qui se passe, ce n'est pas ce que nous faisons. La représentation physique n'est pas ce qui prend du temps - je veux dire, c'était notre cinquième album, et quand nous avons loué le studio, nous savions exactement comment faire un disque. Aussi vite et aussi lentement que nous le voulions, d'accord ? L'aspect physique ne représente pas la vraie histoire. Juste ce que vous ressentez en vous. Et ça ne se mesure pas avec une horloge. C'est simplement ce que vous ressentez en vous, simplement où vous en êtes aujourd'hui et ce que votre album racontera, et ce que les gens qui achètent l'album vont ressentir et en retirer.

"Et j'avais une idée, et il n'était pas question de faire un compromis. Aucunement. Comme je l'ai dit, je ne crois pas aux lendemains ou à ce genre de choses. Et je préfère prendre du temps - et prendre du temps n'est pas une chose amusante à faire - parce que si je n'avais pas pris mon temps à ce moment-là, je ne pourrais pas monter sur scène.

"Nous allons faire beaucoup de concerts, et nous serons en tournée pour un bon moment. Et quand je monte sur scène le soir, j'aime me sentir... me sentir moi-même. Et avec le sentiment d'avoir fait ce que je dois faire. Et quand je joue ces chansons sur scène, je connais ces chansons, je sais ce que j'y ai mis et je sais où je suis. Et les gens vont les aimer et les gens ne vont pas les aimer, mais je sais que c'est réel. Je sais que c'est là".

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Creem, janvier 1981
Quand nous quittons finalement Cobo Hall, il est 4 heures du matin et l'équipe de Springsteen charge différents bus, les affrétant pour les cinq heures de route jusqu'à Chicago. Alors que nous fermons derrière nous la porte des loges, nous voyons dehors une trentaine de fans, des copies de Born To Run et de Darkness dans les mains, attendant tous, dans ces premières heures du matin, un coup d'œil, et peut-être même, un petit échange avec Springsteen. Les fans attendent, nous partons, et il y a fort à parier que dans peu de temps, quand un Springsteen fatigué ouvrira la porte des coulisses, il y aura 30 autres échanges qui l'attendent, avant qu'il ne monte finalement dans le bus.

Et Springsteen, sans aucun doute, ne voudrait pas qu'il en soit autrement.

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Photographies Jim Marchese & Helge Overas

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