Bruce Springsteen
Accueil
Envoyer à un ami
Version imprimable
Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager

Musician, février 1981

Le seul être humain qui ne s’achète pas



****

Musician, février 1981
Vous avez mentionné plus tôt que lorsque vous alliez dans ces grandes salles, vous aviez peur de perdre certaines choses.

J’avais peur, peut-être, de gâcher l’étendue de l’expression artistique que le groupe avait. A cause de ce manque de silence. Il s’est passé plusieurs choses. La première, c’est un spectacle de rock. Les gens vont hurler quand ils en ont envie. Ok – ce phénomène se produit dans les petites salles, se produit dans les clubs (rires). Peu importe dans quel putain de lieu ce phénomène se passe, il se produit dans chaque endroit et fait partie du truc, vous comprenez.

Sur cette tournée, c’est vraiment incroyable, parce que nous jouons toutes ces chansons vraiment calmes. Et nous pouvons les jouer. Et nous pouvons faire du rock vraiment puissant et obtenir ça de la part du public. Je pense qu’une partie de la différence est qu'aujourd'hui, ce qu’on attend du public est beaucoup plus lourd, bien plus lourd pour le public actuel que lors de la tournée précédente.

Mais dès que vous commencez à dépendre de la réaction du public, vous vous trompez. Vous vous y prenez mal, c’est une erreur, ce n’est pas bien. Vous ne pouvez pas vous permettre, quoiqu’il arrive, de dépendre d’eux. Je tends le micro vers la foule, vous pouvez croire que quelqu'un va crier quelque chose en retour. Certains soirs c’est plus fort que d’autres, et certains soirs ils le font, et sur certaines chansons ils ne le font pas. Mais c’est l’idée. Je pense que lorsque vous commencez à attendre une réaction, c’est une erreur. Vous devez avoir votre truc complètement réglé – boom ! Bien là avec vous. C’est ce qui fait que certains soirs sont exceptionnels, et ce qui fait que certains soirs sont différents d’autres soirs.

D’un autre côté, le seul moyen de faire un spectacle vraiment parfait est d’impliquer ce public. Peut-être que le public devient paresseux si l’artiste, d’une certaine façon, ne le tient pas en haleine ?

Le soir, je suis sur scène pour passer un bon moment et pour être inspiré, et pour jouer avec mon groupe et pour jouer ces chansons, aussi fort que possible. Je pense que vous pouvez faire vos meilleurs concerts dans les conditions les plus difficiles. De nombreuses fois, au Max's, ou dans d’autres clubs du New Jersey, le public était assis, immobile, et personne ne voulait danser, et l’adversité est une motivation positive.

Mon seul souci est que ce que nous faisons soit fait de la façon dont ça devrait être fait. Sur le reste, vous n’avez aucun contrôle. Mais je pense que notre public est le meilleur public du monde. La liberté que j’obtiens de cette foule est vraiment immense.

Sur scène, dans le déroulement du spectacle, la première moitié parle de travail et de lutte, la deuxième moitié parle de joie, de libération, surpassant beaucoup des choses de la première moitié. Est-ce voulu?

Je savais que je voulais une certaine atmosphère pour la première partie. C’est ainsi que la structure du concert s’est plus ou moins développée.

Le travail est une chose qui n’est pas souvent associée aux groupes de rock, particulièrement le rock’n’roll en tant que travail. Pourtant, autour de ce groupe, ça ne peut pas vous échapper.

C’est le cœur de toute cette chose. Il y a une beauté dans le travail et je l’adore, toutes sortes de travail. C’est ainsi que je le considère. C’est mon boulot, et c’est mon travail. Et je me donne à fond, vous savez.

A Los Angeles un soir, quand vous avez présenté Factory, vous avez fait une distinction entre deux sortes de travail. Vous rappelez-vous ce que c’était ?

Il y a des gens qui ont la chance de faire un travail qui change le monde et de changer vraiment les choses. Et puis il y a le travail qui empêche tout simplement le monde de s’écrouler. Et c’était le style de travail que mon père faisait. Parce notre famille était toujours unie, et nous avons grandi dans… un bon environnement, où nous avions ce qu’il nous fallait. Et il y avait beaucoup de sacrifice de sa part et de la part de ma mère pour y arriver.

Dans l'album The River, il y a toutes sortes de travailleurs – les gens dans Jackson Cage, le mec dans The River.

Je n’ai jamais connu quelqu’un de malheureux dans son travail et qui soit heureux dans sa vie. C’est le sens de votre raison d’être. Certaines personnes peuvent la trouver ailleurs. Certaines personnes peuvent travailler et trouver leur raison d’être ailleurs.

Comme le personnage de Racing In The Street ?

Oui. Mais je ne sais pas si c’est durable. Mais des gens y arrivent, ils trouvent des moyens.

Ou sinon... ?

(longue pause) Ou sinon, ils deviennent membres du Ku Klux Klan ou autre. Ça peut vous conduire dans ce genre d’endroit, vous savez. Ça peut vous conduire dans pleins d’endroits bizarres.

En présentant Factory un autre soir, vous avez parlé de votre père qui avait été très en colère et puis, après un certain temps, qui n’était plus en colère. ''Il était simplement silencieux''. Êtes-vous toujours en colère ?

Je ne sais pas. Je ne sais pas. Je ne sais pas si je me connais si bien. Je pense que je me connais beaucoup, mais je ne suis pas certain (rires). C’est impossible de ne pas être en colère quand vous voyez les choses et regardez autour de vous. D'une certaine façon, on ne peut que l’être.

Ce soir, vous avez dit sur scène que vous aviez trouvé cette élection terrifiante. Ce commentaire semble aller de pair avec votre participation aux concerts de charité M.U.S.E. et avec votre riposte contre les revendeurs illégaux de billets à Los Angeles. Il y a deux ans, vous n’auriez pas fait ces choses-là, je ne crois pas. Avez-vous trouvé des exutoires sociaux pour cette colère maintenant ?

C’est vrai. C’est juste un ensemble de valeurs. Prenez cette histoire de tickets. C’est du harcèlement. Et un harcèlement qui est devenu… respecté. Dans beaucoup de quartiers – au niveau de la rue, des revendeurs de drogues - c’est quelque chose qui est devenu respectable de harceler quelqu’un. Je veux dire, combien de fois pendant l’affaire du Watergate les gens ont-ils dit de Nixon, ''En fait, il n’était pas assez intelligent pour en sortir indemne''. Comme si sa seule erreur a été de ne pas en être sorti indemne. Et il arrive un moment où les gens deviennent cyniques, où le harcèlement fait partie du système à l’américaine. Je pense que tout est à l’envers, d'une manière vraiment mauvaise. Je pense qu’il faudrait arrêter de le respecter.

Ressentez-vous la même chose au sujet de l’énergie nucléaire ?

C’est juste un ensemble, c’est un ensemble. C’est terrible, c’est horrible. Quelque part en chemin, l’idée initiale de permettre aux gens d'accomplir entre eux des échanges justes est partie aux oubliettes. Et ce qui en est ressorti, c’était "obtenir le maximum" (rires). En obtenir le maximum et en donner le minimum. C’est pourquoi les voitures sont ce qu’elles sont aujourd’hui. C’est simplement une érosion de toutes ces choses qui étaient vraies et justes au départ.

Mais ce n’est pas quelque chose que vous aviez beaucoup à l’esprit jusqu’à l’album Darkness ?

Jusque là, je ne réfléchissais pas à toutes ces choses. Dans Greetings From Asbury Park, je l’ai fait. Et puis, je me suis un peu égaré, et j’ai fait demi-tour et j’y suis revenu.

Je pense que j'ai commencé après Born To Run, en fait. J’avais tout ce temps libre, et j’ai passé beaucoup de temps chez moi. Nous n'avons rien fait pendant trois ans, et nous sommes restés longtemps à la maison. C’est venu de choses très locales – ce que mes vieux amis faisaient, ce que ma famille faisait. Comment ces choses-là les affectaient, et à quoi leurs vies ressemblaient. Et à quoi ma vie ressemblait.

Aviez-vous l’impression que personne d’autre ne racontait leur histoire ?

Je ne le voyais pas beaucoup, sauf dans ces disques anglais. Ces choses-là étaient abordées de cette façon dans cette musique.

Vous voulez dire les Clash, par exemple ?

Oui, tout ce genre de truc. J’aimais ça, j’ai toujours aimé ces trucs. Mais il ne se passait pas grand-chose en Amérique. A mes yeux, il me semblait simplement que c’était l’histoire. Mais à un certain niveau, les choses manquaient cruellement, et c’est toujours le cas aujourd’hui. Peut-être que c’est juste moi qui vieillis et que je vois les choses un peu plus comme elles sont réellement.

Sur Darkness, la réponse du personnage est de s’isoler de toute communauté, et d’essayer de vaincre le système seul. Les différents personnages sur The River vivent beaucoup plus dans la société traditionnelle.

Ce gars à la fin de Darkness a atteint un stade où il ne vous reste plus qu’à vous débarrasser de tout, pour vous retrouver. Pendant une minute, parfois, il vous faut vous débarrasser de tout, simplement pour vous retrouver à l’intérieur, pour être capable de tout repousser. Et je crois que c’est ce qui s’est passé à la fin de ce disque.

Et puis, il y avait ce truc où le mec revient.

Et The River, c’est ce qu’il voit ?

Oui, ce sont ces sentiments. Ils sont plus ou moins là, et dans les concerts, ils y sont aussi, je suppose. Je déteste être trop littéral car je n’arrive jamais à l’expliquer aussi bien qu’en écrivant sur ce sujet. Je déteste le limiter. Je regarde Darkness ou les autres disques et il y avait d’autres choses qui se passaient et dont je ne savais pas qu'elles se passaient.


Lu 4030 fois