Bruce Springsteen
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Musician, février 1981

Le seul être humain qui ne s’achète pas



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Toronto (Canada) - 1981
Toronto (Canada) - 1981
Aujourd'hui, aimez-vous mieux Born To Run et Darkness ?

Non, pas particulièrement. Sur Darkness, j’aime les idées. Je ne suis pas fou de nos prestations. Sur scène, nous jouons ces chansons dix fois mieux. Mais j’aime l’idée. Born To Run, j’aime la prestation et le son. Parfois, l'album sonne étrangement.

Jeune et innocent ?

Ouais, ouais... C’est la même chose avec The Wild & The Innocent. J’ai du mal à écouter tous ces disques. Il y a des choses sur chaque disque que je peux écouter: Racing In The Street, Backstreets, Prove It All Night, Darkness On The Edge Of Town. Mais pas beaucoup, parce que soit la prestation ne me semble pas bonne, ou bien alors les idées semblent dater beaucoup trop.

Vous rappelez-vous quand vous avez lancé le gâteau d’anniversaire dans la foule, lors du deuxième concert M.U.S.E. ?

(Rires) Oh, oui ! C’était une nuit de folie.

Ce soir-là, vous veniez d’avoir 30 ans, et l'idée ne semblait pas vous réjouir. Mais il y a deux semaines à Cleveland, je plaisantais avec Danny sur le fait d'avoir 30 ans, et il a dit, ''Oh oui, nous avons 30 ans à présent, nous ne pouvons plus faire ce que nous faisions''. Vous avez dit en passant, ''Ce n'est pas vrai''. Que s'est-il passé cette année-là ? Qu'y avait-il de particulier à franchir la barre des 30 ans ?

Je ne m’en souviens pas. J'ai simplement eu envie d'accomplir plus de choses. En fait, je pense que lorsque nous étions en studio, c’était ce qui était important à ce moment-là. Je n’avais pas l’impression d'aller trop lentement pour ce que nous faisions. Mais j’avais l’impression de vouloir être plus rapide, simplement pour avoir plus de temps. Je voulais être en tournée, notamment. Je voulais partir en tournée immédiatement.

Mais d’ici à la fin de cette tournée, vous aurez 32 ans. Et si tout va bien et si vous ne mettez qu’environ un an pour faire un disque, vous aurez 33 ou 34 ans au moment de refaire une tournée. Pouvez-vous encore avoir l’endurance pour le style de spectacle que vous ressentez le besoin de faire ?

Qui sait ? Je suis sûr que ce sera un concert d'un genre différent. C’est impossible à dire et c’est une perte de temps de deviner. Quand j’étais en studio et que je voulais jouer sur scène, ce n’était pas ce que je ressentais physiquement, c’était ce que je ressentais mentalement. J’étais excité par ce disque et je voulais jouer ces chansons sur scène. Je voulais partir et parcourir le monde avec ces personnes qui étaient mes amis. Et voir chaque endroit, et jouer aussi fort possible, dans chaque endroit du monde. Juste aller au cœur des choses, voir des choses, voir ce qui se passe.

Comme dans Badlands ?

Exact. C’est l’idée. Je veux voir ce qui se passe, ce qui va arriver. Parfois, lorsque je me trouvais en studio, tout ce que je savais, c’est que je me sentais en pleine forme au moment présent. Et j’avais envie d’être dans un endroit étrange, en train de jouer. Je pense que c’est la chose que j’aime le plus faire. Et c’est la chose qui me fait me sentir le plus éveillé et le plus vivant.

Vous avez mauvaise mine avant un spectacle, et puis ces heures passées sur scène, qui épuisent tous les autres, vous rafraîchissent...

J’ai toujours une mauvaise mine avant le concert. C’est le moment où je me sens le plus mal. Et après le concert, c’est comme un million de dollars. Aussi simple que ça. Vous vous sentez un peu fatigué, mais vous ne vous êtes jamais senti aussi bien. Rien ne me fait me sentir aussi bien que ce temps qui s'écoule entre le moment où je quitte la scène et le moment où je vais me coucher. Je vis pour ces heures-là. Au niveau des sentiments, c’est l'équivalent d'un 10 sur une échelle de 10. J’ai simplement envie de parler aux gens, de retourner rencontrer ces gosses, de faire n’importe quoi. La plupart du temps, je rentre, je mange, je me couche et je me sens bien. Je crois que la plupart des gens n’ont pas l’occasion de se sentir aussi bien, en faisant ce qu’ils font.

Vous n'arrivez pas à obtenir cette sensation en studio ?

Parfois, mais c’est différent. Vous avez du jus pendant deux ou trois jours ou pendant une semaine, et parfois, vous vous sentez vraiment très bas. Mais en studio, je ne me sens jamais aussi mal quand je joue.

Vous savez, je savais simplement ce que je voulais faire – aller partout et jouer. Voir des personnes et parcourir le monde. Je veux voir à quoi ressemblent toutes ces personnes. Je veux rencontrer des gens de pays différents et des choses comme ça.

Vous avez toujours aimé avoir une certaine mobilité, une certaine liberté de mouvement. Pouvez-vous toujours vous promener dans la rue ?

Oh, certainement. Tout dépend du lieu où vous vous rendez. En général... vous pouvez faire tout ce que vous voulez. L’idée que vous ne pouvez pas vous promener dans la rue est une idée qui se trouve dans l’esprit des gens. Vous pouvez vous promener dans la rue, n’importe quand. De quoi allez-vous avoir peur, que quelqu’un vienne vers vous ? En général, ce n’est pas différent de ce que c’était auparavant, sauf que vous rencontrez des personnes que nous ne rencontreriez peut-être pas d’ordinaire – vous rencontrez des étrangers et vous leur parlez pendant un petit moment.

L’autre soir, je suis sorti, je suis parti en voiture, nous étions à Denver. J’ai trouvé une voiture et je suis parti, je me suis promené. Je suis allé au cinéma tout seul, je suis entré, j’ai pris mon pop-corn. Ce mec est venu vers moi, un mec vraiment sympa. Il m’a dit: ''Vous voulez vous asseoir avec ma sœur et moi ?''. J’ai dit, ''D’accord !''. Alors nous avons regardé le film (rires). C’était bien, parce que c’était le film de Woody Allen, Stardust Memories, où le mec envoie balader ses fans. Et je suis assis là et ce pauvre gosse qui me dit, ''Mon dieu, je ne sais pas quoi vous dire. C'est ainsi ? C'est ce que vous ressentez ?''. J’ai dit, ''Non, ce n'est pas exactement ce que je ressens''. Et il a eu cet énorme courage de venir me voir à la fin du film et de me demander si je voulais bien aller chez lui pour rencontrer sa mère et son père. J’ai dit ''Quelle heure est-il ?''. Il était 23 heures, alors j’ai dit, ''Eh bien, d’accord''.

Alors je suis rentré avec lui; il habite dans une banlieue. Nous arrivons chez lui et il y a sa mère et son père installés sur le canapé, en train de regarder la télé et de lire le journal. Il me fait entrer et il dit: ''Eh, Bruce Springsteen est là''. Et ils ne le croient pas. Alors il me traîne vers lui, et il dit ''Voici Bruce Springsteen''. ''Oh, allez…'' disent-ils. Alors, il court dans sa chambre et il ramène un album et il le tient près de mon visage. Et sa mère dit (en haletant) ''Ooohh, oui !''. Elle commence à crier ''Ouuuiiii'', elle commence à hurler.

Et pendant deux heures, j’étais chez ce gamin, à parler avec ces personnes. Ils étaient vraiment gentils, ils m’ont fait plein de choses à manger, de la pastèque.. et le gars m’a ramené en voiture à l’hôtel quelques heures plus tard.

Je me sentais si bien ce soir-là. Parce que voilà ces étrangers que je ne connaissais pas, ils vous amènent chez eux, vous traitent de manière formidable et le gamin était vraiment gentil, ils étaient vraiment gentils. C’est quelque chose qui peut m’arriver, mais qui ne peut pas arriver pour la plupart des gens. Et quand ça arrive, c’est fantastique. Vous savez tout de la vie de quelqu’un en trois heures. Vous avez les parents, vous avez la sœur, vous connaissez la vie de la famille en trois heures. Et je suis revenu à l’hôtel et je me sentais vraiment bien, parce que je pensais, ''Whaou (presque en chuchotant), c’est quelque chose de pouvoir faire ça. C’est une expérience de pouvoir vivre ça, de pouvoir pénétrer dans la vie d’un étranger''.

Et c’est ce à quoi je pensais en studio. Je pensais à aller à la rencontre des personnes que je ne connais pas. Aller en France et en Allemagne et au Japon, et rencontrer des japonais, des français et des allemands. Les rencontrer et voir ce qu’ils pensent, et pouvoir aller là-bas avec quelque chose. Aller là-bas avec quelques idées ou aller là-bas avec juste quelque chose, pouvoir récupérer quelque chose. Et boum ! Le faire !

Mais vous ne pouvez pas faire l’un sans l’autre. Je ne pourrais pas le faire si je n’avais pas passé du temps en studio, en sachant ce que j’ai vu et ce que j’ai ressenti à ce moment-là.

Musician, février 1981
Parce que vous n’auriez pas ces quelques idées ?

Si vous ne les avez pas, restez chez vous, ou faites autre chose. Si vous avez des idées à échanger, là est le propos. C’est le cœur des choses. Je ne partirais pas en tournée si je ne n’avais pas ça. Il n'y aurait aucune raison.

La raison est que vous avez une idée, une idée que vous voulez exprimer. Vous avez une idée concernant des choses, une opinion, un sentiment sur la manière dont les choses existent ou la manière dont les choses pourraient être. Vous voulez aller en parler aux gens. Vous voulez dire: si tout le monde faisait ceci ou si les gens pensaient cela, peut-être que ça irait mieux.

Quand nous jouons aussi longtemps en concert, c’est parce que ça permet de donner une vue d’ensemble. Et si on ne vous donne pas une vue d’ensemble, vous ne pouvez pas avoir cette vision globale. On joue la première partie… Cette première partie parle de ces choses que vous avez évoquées. C’est la fondation. Sans elle, le reste ne peut pas exister. Il n’y aurait pas de deuxième moitié sans cette première partie; il n’y aurait pas toutes ces autres choses.... Sans cette fondation construite à partir de choses difficiles, des choses qui parlent de la lutte, des choses qui parlent du travail. C’est le cœur, et tout revient vers ça. Et puis en plus, il y a la vie, les choses qui l'entourent. C’est pourquoi le concert est si long. ''Vous voulez laisser tomber Stolen Car ?''.  Non, c’est une petite partie du puzzle. ''Vous voulez laisser celle-ci ?''. Non, c’est une petite partie du puzzle. Et à la fin, si vous le voulez, vous pouvez regarder en arrière et voir… juste un point de vue, en réalité. Vous voyez l’idée de quelqu’un, la manière dont quelqu’un voit les choses. Et vous connaissez quelqu’un.

Les gens vont à ce concert, ils me connaissent. Ils savent beaucoup de choses sur moi, autant que je connais cette partie de moi-même. C’est pourquoi, quand je les rencontre dans la rue, ils me connaissent déjà. Et vous les connaissez aussi. Grâce à leur réaction.

Même maintenant, il n’y a pas une grande distance pour vous entre votre loge et la scène, n’est-ce pas ?

Je ne sais pas s’il y a une distance. Je ne sais pas s’il devrait y en avoir une. Je ne suis pas sûr de la différence qu’il y a ou de la façon dont elle est perçue. Sauf qu'une grande partie de ma musique est idéaliste, et je pense comme n’importe qui d’autre, qu’on ne vit pas tout le temps de cette façon. C’est impossible. C’est le défi. Il faut vivre en accord avec ses idées. C’est l’idée. C’est la ligne directrice. Je pense que c’est plus ou moins tout ce qu’on peut en dire.

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NOTES

(1) Le Sock Hop est un terme inventé au cours des années 50, à la suite de la popularité grandissante du rock'n'roll, et se référait à une danse, qui se déroulait généralement dans les gymnases ou cafétérias des écoles américaines.

(2) Three Mile Island est une île située sur la rivière Susquehanna, près de Harrisburg, en Pennsylvanie. Son nom est associé à un accident nucléaire qui s'est produit le 28 mars 1979 dans la centrale nucléaire de l'île.

(3) Hank Williams (1923 - 1953), chanteur, guitariste et compositeur américain, est une icône de la musique country et du rock, et l'un des plus influents musiciens du XXe siècle. Son catalogue musical est l'une des colonnes vertébrales de la musique country.

(4) Le honky-tonk est un style musical appartenant à la musique country, tout comme le bluegrass, auquel il s'oppose. Son nom dérive du style de bars dans lesquels il est habituellement joué.

(5) Jimmie Rodgers (1897 - 1933), chanteur et musicien américain, est un pionnier de la musique country.

(6) Hank Mizell (1923 - 1992), chanteur et guitariste américain, a enregistré Jungle Rock en 1958, un titre obscur qui n'a connu le succès qu'en 1976 grâce à une compilation.

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Photographies Jim Marchese, Henry Diltz, Joakim Strömholm & Lynn Goldsmith

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