Bruce Springsteen
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Les Inrockuptibles, 27 octobre 2010

Une mémoire américaine



Un tête-à-tête avec Bruce Springsteen est un privilège. D'autant plus lorsqu'il a lieu dans l'intimité de son ranch du New Jersey. Rencontre exclusive avec le Boss, où il est question notamment de la publication évènement du coffret Darkness, de l'essence du rock et de l'Amérique d'Obama.

par Serge Kaganski

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Les Inrockuptibles, 27 octobre 2010
Sur les petites routes de campagne du sud du New Jersey. A une heure de Manhattan, on serpente entre prairies, sous-bois, enclos à chevaux, maisons cossues, vastes pelouses et on comprend pourquoi le New Jersey s'appelle le Garden State ["l'État jardin"]. C'est dans ce cadre bucolique et verdoyant qu'habite aujourd'hui Bruce Springsteen, à quelques miles de Freehold où il a grandi, d'Asbury Park où il a grandi en musique, et de Holmdel où a grandi son album de 1978, Darkness On The Edge Of Town. Un New Jersey de gentlemen farmers, une villégiature de week-end pour riches New-Yorkais, loin des paysages industriels dévastés et des small towns décaties qui dessinent le décor de tant de chansons du Boss. Mais Springsteen a bien mérité de la patrie, du rock et de la classe ouvrière pour avoir le droit de goûter au confort matériel qui est le sien aujourd'hui, d'autant que, en restant ancré dans son territoire d'enfance et de jeunesse, il prouve en acte qu'il n'a jamais oublié d'où il venait.

Patti Scialfa (Madame Springsteen) nous accueille dans la guest house, une petite maison d'ouvriers agricoles du XVIIIème superbement restaurée, avec poutres apparentes, canapés profonds, feu de cheminée, front porch en bois et rocking-chairs donnant sur une prairie et un corral. Carte postale westernienne, tableau idyllique à la Rockwell. Patti se souvient de nous, a préparé du café et un cake à la banane. A 16 heures 56, une jeep pétarade dans l'allée : ponctuel et hilare, Bruce Springsteen déboule et nous salue chaleureusement. Bronzé, en boots, jeans et chemise à carreaux ouverte jusqu'au poitrail, bijouté des doigts aux oreilles, mince et affûté, la grande icône américaine apparait en pleine forme et en toute décontraction débonnaire, faisant facilement dix à quinze ans de moins que ses 60 ans. Vers 18 heures, alors que nous refermons nos micros, il reste encore une dizaine de minutes à papoter, reparlant de La Griffe du passé, l'un de ses films préférés (avec Bob Mitchum et Kirk Douglas), nous expliquant que le comté où il vit aujourd'hui était jadis une terre de cultivateurs de pommes de terre, racontant la récente renaissance d'Asbury Park dont le front de mer abandonné est en train de revivre grâce à une communauté gay très active dans la région.

On aurait pu parler des heures avec Bruce Springsteen, avec des questions non dégainées faute de temps sur la mort de Michael Jackson, le destin tragique de Phil Spector, le cinéma actuel, les livres de Philip Roth, son rapport au reste du monde, sa vision de la France. Il faudra se contenter de ce que l'on a eu, qui est déjà exceptionnel : une heure intense avec la star la plus chaleureuse et sympathique de la pop culture actuelle. Qui nous parle de la condition de rockstar, de la filiation, des hauts et des bas d'Obama, l'état critique de l'Amérique, et du rock, "fait culturel et spirituel majeur de la seconde moitié du XXème siècle". Alors que le soleil de fin de journée caressait le domaine de Bruce Springsteen, ses chèvres, ses chevaux, loin du fracas de N. Y. et du monde, nous avons passé une heure en apesanteur, avec un grand rocker vieillissant, mais plein de sève, à la fois mont Rushmore et guy next door. Magique !

Pourquoi avoir attendu trente-deux ans pour nous faire découvrir les trésors cachés des années 1976, 1977, 1978 dévoilés par le coffret The Promise: The Making Of Darkness On The Edge Of Town ?

Avant, nous ne nous intéressions pas à ce que nous avions fait dans le passé ! En fait, il y a environ dix ans, on a commencé à avoir ce souci des archives, notamment parce que nos nouveaux fans, dont plein de jeunes venus à nous dans les dernières années, n'avaient jamais vu le groupe dans ses incarnations précédentes. Et puis un jour, nous avons redécouvert des images filmées du temps de Born To Run. A l'époque, les mid-seventies, j'avais un ami qui traînait souvent avec nous, Barry Rebo. Il avait une caméra et filmait de temps à autre nos répétitions, nos sessions de studio. Il n'avait aucune intention précise, aucun projet de film, c'était juste le mec avec une caméra ! Donc, ces images existaient, mais nous les avions oubliées, personne ne les regardait, et c'était comme ça depuis vingt-cinq ans. Un jour, je tombe sur lui, et il me dit : "Hey, j'ai tout ce matériel filmé, c'est super, tu devrais en faire quelque chose". Je suis allé chez lui, j'ai regardé, et en effet, j'ai trouvé ça bien, mais en même temps, je n'avais aucune idée de ce que je pouvais en faire, et j'étais occupé à d'autres tâches. Par ailleurs, quand le E Street Band s'est reformé en 1999, nous avons commencé à filmer régulièrement ce qu'on faisait, nos concerts, nos répétitions. Et à ce moment-là, je me suis dit que nous pourrions peut-être faire quelque chose avec les vieux films de Barry et je les lui ai achetés. J'ai ensuite engagé un réalisateur, Thom Zimny, qui est désormais responsable de tout le secteur image dans notre organisation. Thom a travaillé sur le matériau brut de Barry pour en faire quelque chose de présentable. En plus d'avoir du matériau visuel et une personne en charge de cet aspect, nous avions des histoires à raconter. La première fut donc celle de la fabrication de Born To Run, puisque nous avions des bandes de cette époque [coffret Born To Run - sorti en 2005 - ndlr].

Le coffret Darkness sera construit sur le même principe CD/DVD que le coffret Born To Run, mais ce projet-là semble encore plus ambitieux...

Pour Darkness, nous avions énormément de bandes disponibles, que ce soit en studio ou dans mon local de répétition à Holmdel. Et puis nous avions surtout énormément de musique inédite, ce qui n'était pas le cas pour Born To Run. J'ai moi-même été surpris par l'abondance de bonnes chansons non publiées. J'ai pensé au départ que nous aurions quatre ou cinq out-takes, et nous avons fini à vingt et un [qui constituent le double album The Promise et deux CD du coffret - ndlr]. C'est toujours comme ça. On commence à travailler sur un projet, et on ne sait pas comment et où ça va finir. Pour les films aussi, nous avons beaucoup de matériel sur la fabrication de Darkness, un enregistrement pirate d'un concert à Houston en 1978, et puis la performance où nous rejouons Darkness au Paramount d'Asbury Park, filmée en décembre 2009. Au départ, nous pensions juste faire le documentaire. Et puis un projet grandit en vous, c'est quasi-organique, ça évolue au fur et à mesure que vous travaillez dessus. A la base, il s'agissait surtout de terminer un travail inachevé. Ces chansons que je n'avais pas incluses dans la version finale de Darkness, elles étaient bonnes, mais il leur manquait soit un pont, soit une partie vocale, soit un arrangement ou un bout de texte... J'ai passé le début de l'été à affiner ces chansons. J'ai aussi mis en boite Save My Love, chanson que j'avais écrite il y a trente ans mais jamais enregistrée. Comme je le disais avant, je ne regardais pas vers le passé. La réunion du groupe, la prise de conscience que nous avions un nouveau public et une grande histoire que ce public ne connaissait pas forcément, tout cela m'a amené à penser que nous devions compléter et présenter notre passé dans une forme préhensible et attirante.

Quel était votre état d'esprit en 1978, quand vous avez fait Darkness après l'immense succès de Born to Run et le procès subséquent avec Mike Appel, votre manager de l'époque ?

Faire de la musique, c'est une activité de réflexion. Il y a eu deux moments dans ma carrière où j'ai connu le très grand succès, et j'ai tout de suite freiné juste après. Dans le cas de Born To Run, il y a eu en effet le procès, qui m'a empêché de faire des disques pendant deux ans. Mais, même sans ce procès, je me serais probablement calmé pendant un moment. Parce que, une fois traversé le feu de ce genre de succès, mon réflexe naturel est de m'arrêter, de rentrer chez moi, de réfléchir à ce qui vient de se passer, de rassembler mes pensées et mes sentiments afin de voir vers quelle direction je veux poursuivre. C'est aussi comme ça que j'ai réagi après le tsunami Born In The USA en 1984. Ce fut le début de l'éclatement du E Street Band. Quelques membres du groupe jouent sur l'album suivant Tunnel Of Love (1987), mais séparément, c'est plutôt un album solo. Et le E Street Band n'a plus enregistré de disque ensemble jusqu'en 1999. Chaque fois que j'ai connu un succès majeur, je me suis ensuite posé pour réfléchir.

Pourquoi ? Un succès trop grand pourrait vous dévorer ?

Oui, si on ne fait pas attention. Je travaille dans un métier où il faut rester très prudent. C'est un milieu très difficile, qui peut être très dévalorisant, qui a brisé de nombreux excellents musiciens. C'est un business dangereux, physiquement ou psychiquement, et s'il ne t'attaque pas personnellement, il peut mettre ta créativité en danger. Notre atout majeur a été de comprendre très vite que notre créativité était indissolublement liée à ce que nous étions, aux lieux et aux milieux d'où nous venions. Notre histoire, nos lieux, notre époque, notre sang, notre écosystème, tout devait être protégé. Protégé et compris. J'ai consacré une grande partie de ma vie à un dialogue intérieur sur tous ces sujets. Quand nous avons commencé à jouer, à donner des concerts, à faire des disques, à rencontrer le succès, j'en ai été aussi heureux que toute personne normalement constituée. Mais je me suis vite rendu compte que le plus important n'était pas le succès. Le plus important, c'était la qualité de ce que tu fais. Est-ce que c'est bon ? Jusqu'à quel point ? Quelle est la qualité de la relation que l'on établit avec son public ? Ce qui est important, c'est ça, ce désir impérieux de se connecter à d'autres êtres humains.

Ce que vous avez appelé une "longue conversation" avec votre public...

Je crois que ce mot "conversation" est le bon. Ce que j'ai essayé de faire année après année, c'est d'améliorer, approfondir, affiner la qualité de cette conversation au long cours. Et je pense que c'est ce qui rend le E Street Band unique. Toute notre énergie, sur scène ou en dehors, est dédiée à cette idée. Il y a des hauts et des bas, ce qui n'est pas grave. Quand un disque ou une tournée marche superbement bien, c'est bien; parfois, ça marche un peu moins bien, mais c'est Ok aussi, car ce qui compte, c'est cette idée : la longévité et la qualité du lien avec le public.


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