Bruce Springsteen
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Rolling Stone, 05 février 2009

Bring It All Back Home



Avec son troisième grand album de la décennie, Bruce Springsteen aborde des sujets comme l'amour, la loyauté - et l'échéance finale.

par David Fricke

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Rolling Stone, 05 février 2009
LE SON EST AMATEUR, CLASSIQUE DE CETTE ANNÉE 1966 - désordonné, des guitares qui tintent, une batterie impatiente et des harmonies vocales brutes, dopées aux hormones - et Bruce Springsteen en connaît chaque note par cœur. Hypnotisé par la joie devant une petite stéréo portable poussée à son volume maximal, il danse sur la pointe des pieds, gratte vigoureusement une guitare imaginaire de son poignet droit et hurle durant le refrain - "Baby I-I-I-I !" - dans une version sauvage, plus grave que son vieux ténor d'adolescent plaintif. Springsteen, 59 ans, chante volontiers et joue de l'air guitare pour lui-même - sur Baby I, un single qu'il a enregistré à l'âge de 16 ans, quand il était guitariste et chanteur des Castiles, un garage band du New Jersey.

Plus tôt dans l'après-midi, Springsteen est assis dans le salon lambrissé de Thrill Hill, une ferme du XIXème siècle qu'il a converti en studio, au centre du New Jersey. Il parle de certains échos des années soixante - dont les Walker Brothers, Jimmy Webb, les Beach Boys sur Heroes and Villains et Fifth Dimension des Byrds - qui résonnent à travers Working On A Dream, son nouvel album avec le E Street Band. Ce qui l'amène à se souvenir des Castiles, son premier groupe de rock sérieux. Tout à coup, Springsteen se lève de sa chaise. "Il faut que je vous le déniche avant de partir" dit-il, tout excité. "J'ai trouvé la véritable cassette deux-titres de notre disque. Je l'ai faite graver sur un CD. Elle est chez moi. Je vais vous l'amener".

Et il le fait, se précipitant chez lui - Springsteen, sa femme et choriste du E Street Band, Patti Scialfa et leurs trois enfants adolescents vivent dans une maison du XVIIIème siècle en bordure de route - et revient. Springsteen ne prend même pas la peine d'ôter son épais manteau d'hiver. Il traverse le porche vitré là où il enregistre de nouvelles chansons et où il a enregistré en 2008 Devils & Dust, son album solo, appuie sur 'play' et retourne dans le passé au 18 mai 1966, quand les Castiles ont enregistré Baby I et la face B, That's What You Get, chez Mr Music Inc, un studio tout proche, à Bricktown.

"Et bien, à quoi pouvait bien ressembler un studio à cette époque-là" dit Springsteen, après avoir passé les deux morceaux. Lui et George Theiss, le chanteur-guitariste, ont écrit les chansons, selon la légende, dans la voiture qui les conduisait à la session. Le groupe les a enregistrées en une heure. "De temps en temps, je parle avec George" raconte Springsteen. "Il s'est marié très, très jeune. Il avait une jolie famille. Il faisait de la musique. J'allais tout le temps le voir au Stone Pony. Il avait une belle voix".

Mais le grand moment des Castiles s'en est allé en ce jour de 66 - leur single n'a jamais été commercialisé - alors que Springsteen, presque 43 ans plus tard, atteint un nouveau sommet de sa carrière. Working On A Dream est le troisième grand album en une décennie de Springsteen avec le E Street Band, et sans doute le meilleur des trois, avec ses compositions classic-pop et la force de ses paroles intimes. Ils ont fait la plupart des titres lors de journées de repos durant la tournée 2007-08 - Danny Federici a joué des claviers sur certains titres, avant son décès dû à un mélanome le 17 avril, à l'âge de 58 ans - avec Springsteen et le producteur Brendan O'Brien enrichissant l'allant naturel du E Street Band sur My Lucky Day, What Love Can Do et l'opéra équestre de huit minutes en ouverture, Outlaw Pete, avec une abondance de cordes, de guitares, de chœurs et le souffle léonin du saxophoniste Clarence Clemons. Le résultat donne l'album le plus richement décoré de Springsteen depuis Born To Run en 1975.

Rolling Stone, 05 février 2009
Il a déjà débuté la nouvelle année par un Golden Globe pour la chanson du film The Wrestler, et il est aussi assuré de recevoir une nomination aux Oscars. Après sa performance du 18 janvier à Washington DC, lors du concert We Are One, le concert gratuit d'investiture de Barack Obama, Springsteen se produira avec le E Street Band à la très attendue mi-temps du Super Bowl, le 1er février - un concert donnant le coup d'envoi d'une autre tournée du E Street Band, au printemps aux États-Unis, et en Europe. La dernière fois que Springsteen a composé, enregistré et pris la route à cette vitesse-là remonte à l'époque où il était un nouvel artiste Columbia. Ses deux premiers albums, Greetings From Asbury Park, NJ et The Wild, The Innocent & The E Street Shuffle, sont sortis tous les deux en 1973.

"À cette époque-là, vous signiez des contrats traditionnels où vous étiez censé faire un album tous les six mois" dit Springsteen. "Mais après ça, j'ai dit, 'Non'. Sans raconter tous les détails" - il sourit - "évidemment, il y avait le perfectionnisme, la conscience de soi et la poursuite d'idées assez spécifiques, alors que se forment au même moment la personne que vous êtes, les choses sur lesquelles vous voulez écrire".

Le batteur Max Weinberg se souvient de Springsteen menant des répétitions interminables avec le E Street Band en 1978 avec Darkness On The Edge Of Town, et en 1980 avec le double-album, The River. "Puis, généralement, tout le matériel que nous avions répété n'était pas enregistré - à nouveau, nous recommencions les répétitions en studio" se rappelle Weinberg, se reposant dans un canapé mou d'un petit vestiaire, sur les lieux de son autre travail, les studios Rockfeller Center de l'émission Late Night With Conan O'Brien sur NBC, où il est le leader du groupe de l'émission depuis 1993. "La plupart des chansons de ces disques étaient des répétitions enregistrées. Streets Of Fire (sur Darkness) - il ne serait pas légitime, tout de même, de considérer ce titre comme une démo. Aucun de nous n'avait la moindre idée de la direction que ce titre prendrait".

"Ce n'était pas passionnant - c'était le contraire de passionnant" explique d'un gloussement guttural le guitariste Steven Van Zandt, à propos de ces sessions. Un des plus vieux amis de Springsteen (Weinberg l'appelle le 'consigliere' de Springsteen), Van Zandt a co-produit ces deux albums, ainsi que Born In The U.S.A. en 1984, avec le manager du chanteur, Jon Landau. "Je ne suis pas aussi discipliné que ça" admet Van Zandt. "Si, en le faisant en une journée plutôt qu'en un mois, c'est 10% moins bon, moi ça me va. C'est toujours 110% meilleur que ce que fait n'importe qui. Bruce a compris ça. Mais il dit, 'Nous visons constamment les 100%. On ne se compromet pas d'un iota'".

"Oui, il y avait la crainte de l'échec" concède Springsteen, dans le salon de Thrill Hill, entouré par des photographies vintages, accrochés aux murs, de ce qu'il nomme "mes saints", comme l'ancien Bob Dylan, le jeune Elvis Presley et les chanteurs folk-blues Elizabeth Cotten et Mississippi John Hurt. "Tout n'est qu'un travail de réparation, d'une façon ou d'une autre. Les gars qui m'ont intéressé - Dylan, Hank Williams, Frank Sinatra, Bob Marley, John Lydon, Joe Strummer - tous avaient en eux quelque chose qui les bouffait. Ce sont les forces avec lesquelles vous jouez. Et vous êtes en studio essayant d'imaginer, "Comment vais-je faire pour vivre avec moi-même ?".

"Je ne m'inquiète plus désormais de la personne que je suis" dit-il. "Mon identité, les choses auxquelles les gens sont connectés - ces choses-là sont ancrées assez fermement. J'ai un public, d'un certain genre. J'ai également un monde de personnages et d'idées que j'aborde depuis longtemps. Aujourd'hui, à mon âge, ces choses-là ne sont pas censées vous inhiber. Elles sont supposées vous libérer".

Springsteen se tait pendant une minute quand on lui demande si, même à 16 ans, il avait des rêves plus grands et une volonté plus forte que les autres membres des Castiles. "Nous étions des gamins, vous savez" dit-il. Il fait une autre pause. "Tout ça, en grande partie, est histoire de besoin à l'état pur, de motivation. J'étais très isolé. C'est une chose que tous les musiciens de rock ont en commun. Nous ressentons tous ce sentiment. Et il vous rend dingue". Il sourit, puis explose de rire. "Je veux dire, vraiment dingue ! Mais, si vous apprenez à organiser vos désirs et vos exigences et à les transformer en quelque chose de bien moins centré, vous commencez à communiquer. Je voulais être une partie du monde qui m'entourait".

Springsteen avait cet avantage à long terme: le E Street Band, lancé en 1972, formellement baptisé en 1974, reformé en 1999 après une séparation de 10 ans, et qui compte aujourd'hui huit membres, dont le bassiste Garry Tallent, membre d'origine avec Clemons et Federici, le pianiste Roy Bittan, qui a intégré le groupe en 74 avec Weinberg, le guitariste Nils Lofgren, recruté au départ pour la tournée Born In The U.S.A., et la violoniste-choriste Soozie Tyrell, qui a joué pour la première fois sur The Rising (Charles Giordano a joué des claviers après que la maladie de Federici l'a forcé à quitter la tournée Magic en novembre 2007).

"Ils représentent mes amitiés les plus grandes, mes amitiés les plus profondes - des choses irremplaçables" dit Springsteen. "Je placerai The Rising, Magic et le nouvel album bien avant toute autre série consécutive de trois disques que nous avons faits, en terme de son, de profondeur et de but, sur ce qu'ils racontent et ce qu'ils traduisent. C'est très satisfaisant d'être capable de faire ça à ce moment précis de notre vie". "Être son ami vous rend fier" déclare Van Zandt d'un autre rire enroué, "quand tant d'autres, vous savez, se la coulent douce".


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