Bruce Springsteen
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Rolling Stone, 05 février 2009

Bring It All Back Home



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Rolling Stone, 05 février 2009
Quand Springsteen était enfant, sa mère Adèle, l'endormait chaque soir avec une histoire - une comptine sur l'ouvrier d'un ranch, Cowboy Bill. "Elle me la racontait avant que j'aille me coucher" dit Springsteen. "C'était comme une façon de se dire tous les deux bonne nuit". Il commence à réciter le premier vers de mémoire - "De tous les ouvriers du ranch Bar-H, Cowboy Bill était le plus courageux" - mais n'arrive plus à se souvenir de la suite. "Il y avait d'autres belles phrases. Il faut que je trouve ce que c'était".

Trois semaines plus tard, par fax, Springsteen nous les envoie manuscrites, après que sa mère lui a récité le texte au téléphone: "Il portait des bottes étroites avec des talons si hauts, un chapeau de 10-gallon qui cachait un de ses yeux et des jambières avec rabats en peau de mouton / Il avait appellé son poney Flèche Dorée, et chaque jour dans un cliquetis, il chevauchait vers le sommet de la plus haute montagne". Plus loin dans le récit, publié en 1950 sous le nom de Brave Cowboy Bill dans le Little Golden Book pour enfants, le héros déjoue les plans d'un groupe de voleurs de bétail. "Un jour, j'ai dit à Patti que ma mère me récitait cette strophe sur Cowboy Bill" dit Springsteen. "Patti a dit, 'Outlaw Pete - je crois que c'est Cowboy Bill'. "Je me suis dit, 'Mince, tu as peut-être raison' ".

La plus longue chanson que Springsteen ait enregistrée depuis Drive All Night sur The River, Outlaw Pete, raconte l'histoire d'un bandit et d'un tueur, écrite au rythme d'une ballade autour d'un feu de camp et inondée de l'atmosphère des westerns-spaghetti - le retour de Springsteen à l'ampleur de la parabole cinématographique de ses chansons du milieu des années 70, Jungleland et Incident On 57th Street. Outlaw Pete était également, au départ, sa façon délibérée de se détacher de la difficulté à surmonter la douleur du 11-septembre de The Rising et de ses indignations des années Bush sur Magic. "Je me suis dit, 'Et si j'écrivais un petit opéra' - quelque chose d'invraisemblable avec un personnage de dessin animé, tel que Rocky Racoon des Beatles". Springsteen se lance en citant un des tous premiers vers: "À six mois, il avait passé trois mois en prison".

La fin de l'histoire n'est pas si jolie. Pete essaye d'échapper à ses crimes, se volatilisant - peut-être mort, peut-être pas. "J'ai décidé de suivre le personnage, de voir ce qui lui arrive" explique Springsteen. Ce qu'il a découvert était terriblement familier. "Nous devons tous prendre en compte notre propre histoire, car l'histoire nous rattrape. C'est ce qui ne s'est pas produit durant les huit dernières années aux États-Unis - cette méconnaissance, l'arrogance qui a causé la mort de centaines de personnes et mené un pays vers une crise financière totale. Si vous ne prenez pas en compte votre propre histoire, elle vous avale. Et si vous détenez ce niveau d'autorité, alors, elle nous avale".

La plupart de Working On A Dream se passe loin des unes des journaux, dans des chambres obscures, sous la lumière des étoiles. Il y a de l'extase et des supplications, des promesses données et brisées, sous les guitares lumineuses et métalliques et les harmonies perchées de This Life, Surprise, Surprise et le fantasme érotique de Queen Of The Supermarket. Un homme et une femme calculent le temps passé ensemble et le temps qu'il leur reste dans les rides et les cheveux gris dans Kingdom Of Days.

Springsteen soutient qu'il n'est pas ce personnage et que ce n'est pas son mariage, dans ces chansons - pas tout le temps: "Patti et moi sommes ensemble depuis 20 ans. Kingdom Of Days est quelque chose que vous écrivez après avoir passé une longue, longue vie avec quelqu'un, où vous voyez ce que vous avez construit ensemble. Vous voyez aussi la finitude, le passage de la lumière du jour sur le visage de votre partenaire". La chanson "parle d'ôter la peur et l'angoisse de ces choses-là".

Un des vers - "Et je compte mes bénédictions que tu sois à moi pour toujours" - pourrait tout aussi bien être interprété comme un merci au E Street Band, un des groupes de rock les plus endurants, pour ce qui concerne les performances scéniques. C'est un groupe qui a travaillé sans relâche pour lui dans les années 70 et 80, puis qui a été forcé d'accepter sa décision en 1989 de devenir un artiste solo à plein temps, pour la décennie suivante. Clemons était au Japon, jouant avec Ringo Starr, quand il a reçu le coup de téléphone de Springsteen. "Il me dit, 'Big Man, c'est terminé' " se souvient Clemons. "Je pensais qu'il parlait de la tournée de Ringo, que je devais rentrer pour retourner au travail. Il me dit, 'Non, non, c'est terminé. Je vais dissoudre le groupe'. Même si je l'ai entendu de sa bouche, je savais que cette décision ne durerait pas" jure Clemons. "Quelque chose de si grand, de si naturel, ne pouvait pas disparaître".

Springsteen reconnaît que les années 90 ont été "un moment de perdu". "Je n'ai pas beaucoup travaillé. Certains diraient que mon travail n'a pas été ce que j'ai fait de mieux". Il a dissout le E Street Band car "Je me suis égaré. Je ne savais pas quoi faire avec eux, pour la suite". Mais après le Reunion Tour de 1999/2000, il dit que "la magnifique prise de conscience a été de se dire 'Ce n'est pas une étape. C'est la réalité'. Le truc pour garder le groupe ensemble" ajoute-t-il "est toujours le même: 'Hey, connard, le gars à côté de toi est plus important que tu ne le penses' ".

Mais Springsteen nous met en garde de ne pas trop lire Kingdom Of Days et les autres nouvelles chansons, à la première personne: "Je puiserai directement dans la vie". Mais cette vie "fait partie des choses que tout le monde traverse. Je ne suis pas intéressé par l'approche soliptique pour l'écriture de chansons. Je ne veux pas vous raconter tout de ma vie. Je veux vous raconter tout de la vôtre".

Weinberg a appris cette leçon le jour où il a auditionné pour le E Street Band. Son groupe précédent avait repris 4th Of July, Asbury Park (Sandy) du deuxième album de Springsteen. "Je lui ai demandé, 'Qui est Sandy ?' " dit Weinberg. "Je croyais qu'il s'agissait d'une lettre. Il m'a dit, 'Tu penses que c'est qui ?' . Depuis que j'ai eu cette réponse, je ne demande plus ce que les paroles veulent dire".

"Ce disque est quelque peu différent" dit Springsteen au sujet de Working On A Dream. "Les textes ne sont pas dominants, comme avec The Rising ou Magic, où vous pouvez immédiatement vous relier aux évènements du jour". En fait, Springsteen ne s'était pas rendu compte du véritable contenu politique de la chanson-titre jusqu'au soir du 04 novembre, alors qu'il regardait à la télévision les reportages sur les élections. Il a écrit Working On A Dream durant l'été, deux mois avant d'annoncer publiquement son soutien à Barack Obama pour la présidentielle, mais les paroles sont strictement non partisanes, comme une chanson de Pete Seeger parlant de travail, adoucie par le Roy Orbison des années 60.

"L'idée était simplement celle de l'effort - l'effort quotidien et continuel afin de bâtir quelque chose" explique Springsteen, "un effort que vous ne pouvez pas abandonner. J'écris mes chansons. Je parcours le monde pour les chanter, sur un endroit particulier que j'ai imaginé, dont j'ai l'espoir qu'il soit réel. Je ne vois pas cet endroit si souvent. La plupart des choses que je vois sont à l'opposé - moins de justice économique, la démocratie qui s'est effritée".

"Et puis tout à coup, le soir des élections" dit-il avec un véritable étonnement. "Tout à coup, l'endroit sur lequel vous chantez depuis toutes ces années - il dévoile son visage. Vous regardez dans la foule, vous voyez les gens pleurer, des gens qui vivaient et travaillaient à l'époque des droits civiques, et vous avez pleinement compris - c'est réel. Ce n'est pas juste quelque chose que j'ai rêvé. Cet endroit peut exister. Je n'ai aucune désillusion sur le quelconque pouvoir qu'ont les musiciens de rock - j'ai tendance à croire qu'il est relativement petit" dit Springsteen catégoriquement. Mais il ajoute aussitôt, "Même si ce pouvoir est infime, il est important dans sa particularité. La première fois que j'ai reconnu le pays dans lequel je vivais, la version la plus sincère que j'ai jamais entendue, a été quand j'ai mis Highway 61 Revisited de Bob Dylan. J'ai fait, 'C'est ça. C'est ce que l'on ressent' ".

"Tout ce que vous voulez" insiste-t-il, "c'est que votre voix fasse partie des faits qui marqueront l'histoire, à un endroit et un moment donnés. Vous essayez d'être sur le bon versant de l'histoire. Et peut-être que certains gosses entendront ça et se diront, 'Ça ressemble à l'endroit où je vis' ".


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