Bruce Springsteen
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Rolling Stone, 10 décembre 1987

Le rêve est fini



DANS L'ÉDITION SPÉCIALE VINGTIÈME ANNIVERSAIRE DE ROLLING STONE (la quatrième et dernière), les rédacteurs ont choisi trente-trois personnalités "dont le travail s'est imposé et dont les voix ont souvent été entendues dans les pages de ROLLING STONE, pour parler de leurs expériences au cours de ces deux dernières décennies, de leur compréhension sur ce qu’il en reste et de leur vision de l'avenir". Bruce Springsteen a été choisi comme l’un de ceux "qui ont aidé à façonner le rock’n’roll, ainsi que la culture et la politique américaine", une liste qui comprend aussi Bono, Jesse Jackson, Pete Townshend, Tom Wolfe, William Burroughs, Lou Reed, Bob Dylan, Sting, Keith Richards, Mick Jagger, Paul McCartney, et George Harrison, entre autres.

MIKAL GILMORE


Rolling Stone, 10 décembre 1987
Les années 60 sont souvent idéalisées comme une époque de grande innocence et d'émerveillement. Bien que votre propre travail ait été réalisé au cours des années 70 et 80, quelques-unes de vos meilleures chansons semblent être hantées par les conflits de cette époque. En regardant en arrière, voyez-vous les années 60 comme une période au cours de laquelle la culture américaine se trouvait en grand danger ?

Je pense qu'au cours de ces années 60, il existait une rébellion contre ce que les gens ressentaient comme une déshumanisation de la société, où les gens étaient considérés comme moins que rien, encore moins que des êtres humains. C’était presque comme s’il existait un accès de colère contre cette menace précise. Dans les années 60, les contours de la moralité étaient tracés assez facilement. "Hé, c’est mal, c’est bien - Je me situe ici !". Cette idée a divisé presque chaque foyer de notre nation. Et les gens s’attendaient à une révolution. Je pense que beaucoup de gens pensaient qu'elle allait arriver sous la forme d’un débordement explosif d’une forme d’énergie joyeuse et radicale, et que toutes les conneries et tous les Nixon (1) allaient être balayés, et, qu’on allait pouvoir tout recommencer et bien recommencer cette fois-ci. D'accord, c’était un rêve puéril. Mais beaucoup de ces idées-là étaient de bonnes idées.

C’est bizarre, mais à cause de la naïveté de cette époque, il est facile de la banaliser et de s’en moquer. Mais il me semble que, derrière tout ça, les gens essayaient, d'une certaine façon, de redéfinir leurs propres vies et le pays dans lequel ils vivaient d’une manière plus ouverte, plus libre et plus juste. Et c'était réel - ce désir était réel. Mais je pense que lorsque les gens prennent de l’âge, ils trouvent que ce processus qui mène à changer les choses a tendance à ne pas être romantique et peu spectaculaire. En fait, c’est très lent et très limité, et si ce processus s'accomplit, c’est centimètre par centimètre.

Les valeurs de cette époque-là sont des choses auxquelles je crois encore. Je pense que toute ma musique - certainement la musique que j’ai faite au cours de ces 5 ou 6 dernières années - est le résultat de cette époque et de ces valeurs-là. Je ne sais pas, on dirait presque une génération perdue. Comment les idéaux de cette époque sont-ils reliés de manière pragmatique au monde réel d’aujourd’hui ? Je ne sais pas si quelqu’un a répondu à cette question précise.

Un des principaux événements qui a inspiré l’idéalisme de cette époque - la guerre du Vietnam - était aussi la chose la plus atroce qui soit jamais arrivée à cette société au cours des vingt dernières années. Il a donné naissance à des déchirures politiques et générationnelles, mais il a aussi dessiné une ligne dure à travers la nation et a obligé beaucoup d’entre nous à prendre clairement position.

C’est vrai : c’était la dernière fois où les choses ont été aussi claires, d’un point de vue moral. Depuis cette époque - à partir du Watergate (2)- l’identité ou la nature de l’ennemi est devenu plus obscur. C’est devenu trop flou, tout simplement. Mais vous ne pouvez pas attendre des événements tel que le Vietnam, car si vous le faites, alors c’est 55 000 hommes, peut-être, qui finiront par mourir et le pays s’en trouve changé pour toujours. Cette expérience-là n’est toujours pas terminée. Et sans ces souvenirs particuliers, sans les personnes qui y étaient pour le rappeler à tout le monde, la même chose se serait déjà reproduite, j’en suis sûr. Certainement que la même chose se serait reproduite au cours de ces huit dernières années, s’ils avaient pensé pouvoir s’en sortir en toute impunité.

Alors qu’est-ce qui a cloché ? Comment se fait-il que ces idéaux héroïques se retrouvent aussi peu dans les réalités sociales et politiques d’aujourd’hui ?

Je pense que le problème est que les gens aspirent à des réponses simples. La raison pour laquelle l’image de la présidence de Reagan (3) est aussi efficace est qu'elle semblait très simple. Je pense que c’est aussi la raison principale de la canonisation d’Oliver North (4): il a prononcé tous les mots qu’il fallait et il a poussé tous les bons boutons. Et les gens aspirent à ce genre de réponses simples. Mais le monde ne sera plus jamais simple, s’il l’a jamais été. Le monde est juste compliqué, c’est ainsi, et si vous n’apprenez pas à interpréter ses complexités, vous allez vous retrouver au milieu de la rivière sans rame.

Pour moi, le truc basique est la mauvaise interprétation de Born In The U.S.A.. J’ai ouvert le journal un jour et j’ai vu un questionnaire où on demandait à des enfants la signification de différentes chansons, et on leur demandait la signification de Born In The U.S.A.. "Elle parle de mon pays", ont-ils répondu. Et bien, elle en parle - c’est certainement une des choses dont elle parle - mais si vous n’allez pas plus loin, le thème va vous échapper, vous voyez ? Je ne pense pas que l’on apprenne aux gens, en général, à réfléchir suffisamment en profondeur aux choses - que ce soit sur leur propre vie, sur la politique, sur la situation au Nicaragua ou autre. En conséquence, si vous n’apprenez pas à le faire - si vous ne développez pas les connaissances pour interpréter cette information - vous allez devenir plus facile à manipuler, ou vous allez rester tout simplement désorienté et inefficace et impuissant.

Les gens sont largués dans cette société incroyablement incompréhensible, et ils nagent, se maintenant tout juste à flots, et puis ils essaient de s’accrocher à tout ce qui pourrait leur donner un peu de stabilité.

Je crois que lorsque j’ai commencé la musique, je me suis dit, "Mon boulot est assez simple. Mon boulot, c’est de chercher les choses humaines en moi, et de les transformer en notes et en mots, et puis d’une certaine façon, j’aide les gens à s’accrocher à leur propre humanité - si je fais bien mon boulot".

Vous pouvez changer les choses - sauf que vous ne pouvez peut-être toucher qu’une seule personne, ou peut-être seulement quelques personnes. Certainement rien d’aussi dramatique que ce à quoi on s’attendait dans les années soixante. Quand je monte sur scène, mon approche est de me dire "Je vais atteindre juste une personne" - même s’il y a 80 000 personnes présentes. Peut-être que ces probabilités ne sont pas si terribles, mais si c’est ce qu’elles sont, ça me va.

Était-ce ce que vous aviez à l’esprit à la fin de la dernière tournée, quand, avant de jouer War d’Edwin Starr, vous disiez à votre public de réfléchir à deux fois avant de s’engager dans de quelconques futures participations militaires de l’Amérique ?

Avec cette chanson, je pense qu’on jouait sur les pourcentages, vous voyez ? [rires]. J’ai rencontré beaucoup de personnes dans la rue qui, je le voyais, comprenaient mal mon travail, et j’ai aussi rencontré des personnes qui le comprenaient. C’était la même chose quand nous jouions dans un club - le nombre était plus restreint tout simplement. Mais quand nous avons commencé à jouer War, ce que nous n’avons fait que lors des quatre derniers soirs sur toute la tournée, je cherchais une manière de réorienter cette partie du concert et de la rendre la plus explicite possible, sans tomber dans les slogans. Mais War… beaucoup de personnes l’ont entendue, et certaines personnes ne l’ont pas entendue. Je suis sûr que lorsque je repartirai en tournée, je chanterai cette chanson à nouveau. Et peut-être que les personnes qui ne l’ont pas entendue, l’entendront différemment cette fois-ci. Mon boulot est d’essayer de m’assurer qu’ils l’entendent. Je n’ai jamais pensé, "Et bien, je ferai ceci parce que je sens que c’est ce qu’il faut faire". Je l’ai fait parce que c’était la seule chose que je sentais que je pouvais faire. Je pense que les gens se lassent et deviennent frustrés. J’ai de nouveau encore appris ça la semaine où Oliver North témoignait. C’était un moment frustrant. J’allais partout et je me disputais avec tout le monde [rires]. Du genre, "Je n’arrive pas à croire que ça puisse arriver". Cet épisode m’a rappelé qu’il faut se lever le matin et retourner travailler.

Vous parlez toujours de votre implication dans le rock’n’roll comme d’un travail. C’est une conception très éloignée de la vision que nombre d’entre nous avaient dans les années soixante, quand on considérait les artistes - tels que Bob Dylan - pas vraiment comme des gens accomplissant un travail, mais plutôt comme des révolutionnaires culturels.

Dylan était un révolutionnaire. Elvis aussi. Je n’en suis pas un. Je ne considère pas en avoir été un. J’avais la sensation que ce que je serais capable de faire, peut-être, c’était de redéfinir ce que je faisais en des termes plus humains que ce qui avait été fait auparavant, et dans des termes beaucoup plus quotidiens. Je me voyais toujours comme une personne travaillant sur des principes fondamentaux. J’avais le sentiment que ce que j’allais accomplir, je l’accomplirais sur une longue période, et non pas dans une énorme explosion d’énergie et de génie. Pour garder une perspective constante, je l'ai considéré comme un boulot - quelque chose que l’on fait tous les jours et pendant très longtemps.

A mes yeux, Dylan et Elvis - ce qu’ils ont fait, c’était du génie. Je ne me suis jamais vu moi-même de cette façon. Je suis sûr qu’une partie de moi-même avait peur d’avoir ce genre d’ambition ou d’assumer ce genre de responsabilités.

Rolling Stone, 10 décembre 1987
Born To Run était assurément un disque bien moins ambitieux. Peut-être n’était-il pas révolutionnaire, mais il était certainement novateur: il a redéfini ce qu’un album pouvait faire dans les années soixante-dix.

Et bien, je voulais atteindre la lune, vous comprenez ? C'est ce que j’ai également toujours voulu faire, en plus du reste. Quand j’ai fait Born To Run, j’ai pensé, "Je vais faire le plus grand disque de rock’n’roll jamais réalisé". Ce que je veux dire, c’est que ma perspective a changé quelque peu un peu plus tard, et je sentais que je pouvais redéfinir la signification qu'impliquait de faire ce boulot particulier. Pour qu’il ne vous rende pas fou ou ne vous mène pas vers la drogue ou la boisson, ou que vous ne vous y perdiez pas et que vous ne perdiez pas la perspective de votre place dans l'ordre des choses. Je pense que je voulais essayer d’y apporter une plus grande échelle humaine. J’avais le sentiment que c'était nécessaire à ma propre santé mentale, en premier lieu.

J’avais toujours peur de ces choses-là, de ces forces que vous mettez à la portée des gens. Dans ce boulot, une partie de ce que vous faites est d’exciter les gens. Et vous ne savez pas ce que les gens vont faire quand ils seront excités. Mon idée, c’était que lorsque je montais sur scène, je voulais y apporter le meilleur de moi-même pour extraire le meilleur de vous-même, quel que soit ce meilleur. Mais parfois, vous n'y arrivez pas. Parfois, vous n’extrayez que la folie de quelqu’un - vous ne savez jamais ce que vous allez extraire, ni ce qui va remonter à la surface.

Votre disque suivant, Darkness On The Edge Of Town avait l'air beaucoup moins optimiste que Born To Run. Plusieurs critiques ont attribué cette humeur maussade à la longue attente entre les deux disques - cette période de dix mois au cours de laquelle un procès vous a interdit d’enregistrer. Que se passait-il vraiment sur Darkness ?

C’était un disque sur lequel j’ai passé beaucoup de temps à me concentrer. Et je me suis concentré sur cette idée unique: Que faites-vous si votre rêve devient réalité ? Où vous mène-t-il ? Que faites-vous s'il se réalise ? Et j’ai réalisé qu’une partie de ce à quoi vous êtes confronté est la question de l’isolement. Vous pouvez être isolé si vous avez beaucoup de fric ou si vous n’avez pas beaucoup de fric, que vous soyez Elvis Presley ou que vous soyez assis devant la télé avec un pack de bières. C’est facile d’en arriver là. Sur ce disque-là, c'était du genre, "Bon, ce que j’ai fait, est-ce que ça a une plus grande signification que le fait d’avoir fait un bon album et d’avoir eu de la chance avec ?". J’essayais de répondre à cette question, à laquelle je cherche toujours une réponse.

James M. Cain a écrit une fois sur "le souhait qui se réalise, un terrifiant concept en quelque sorte". Il a dit que les lecteurs comprenaient que "les personnages ne pouvaient pas réaliser ce souhait en particulier et y survivre". Pourtant, il semble que vous ayez réalisé vos souhaits sans vous égarer.

Je pense que je me considère comme un de ces personnages pour qui c'est arrivé. Et il faut que vous vous décidiez : Est-ce que ça vous confère une certaine responsabilité ? Je sais qu’avant Darkness, j’écrivais des chansons dans lesquelles les gens essayaient toujours de s’enfuir et ils étaient aussi à la recherche de quelque chose. Mais une fois arrivé, une fois que vous rompez les liens avec quoi que ce soit - votre passé - et que vous essayez de faire quelque chose dans cette communauté où vous vous retrouvez, qu’allez-vous faire désormais ? Il y a un certain aspect effrayant quand se réalisent les choses dont vous rêviez, parce que c’est toujours plus - et d’une certaine façon toujours moins - que ce que vous attendiez. Je pense que quand les gens rêvent à certaines choses, ils en rêvent sans les complications qui en découlent. Le véritable rêve n’est pas le rêve, c’est la vie sans les complications. Et ça n’existe pas.

Pour moi, les années soixante-dix était une époque où j'ai passé mon temps à gérer ce qui m’était arrivé et où j’ai essayé de comprendre comment l'intégrer avec les autres. Car l’ironie de cette situation, dans son ensemble, est que ces choses que vous avez faites pour vous retrouver avec ces gens, que vous avez faites pour être utile aux gens, c’est cette même chose qui - si vous la faites suffisamment bien - fini par vous rendre éternellement différent, d’une certaine manière. Et elle vous isole de cette façon. C’était une chose contre laquelle je me battais quand j’étais jeune, et ma manière de la combattre passait par ma guitare. Je disais, "Et, laissez-moi entrer - J’ai quelque chose à dire, je veux le dire, je veux parler à quelqu’un".

A l’époque, je pensais que la gloire, sous son meilleur jour, était comme une sorte de signe de la main amical d’un étranger se tenant sur le bord de la route. Et quand les jours sont moins bons, c’est comme une longue marche solitaire vers votre foyer, où personne ne vous attend à l’arrivée. Et je crois que ce que je cherchais à comprendre, c’est que se passe-t-il quand vous rêvez de ce rêve ? Que se passe-t-il quand vous rêvez que vous avez un effet réel sur la vie des gens et puis que vous rencontrez des gens qui disent que c’est bien le cas ?

Je me rappelle du soir de mon mariage. Je me tenais devant l’autel, seul, et j’attendais ma femme, et je me souviens avoir été là à penser, "Mec, j'ai tout. Absolument tout". Et vous avez des moments comme ça. Mais au final, vous avez beaucoup plus que ce que vous attendiez. Je suppose que je ne l’échangerais contre rien d’autre, mais c’est un boulot étrange, vous comprenez ?


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