Bruce Springsteen
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The Aquarian Weekly, 11 octobre 1978

Le Retour de l’enfant du pays



The Aquarian Weekly, 11 octobre 1978
Glissant sur le siège avant d'une Camaro de 78 jaune ocre empruntée, Bruce au volant, nous faisons route en direction du quartier dans lequel il a grandi à Freehold. Enfonçant une cassette dans son logement, il dit, "Un fan me l'a donnée à la sortie d'un concert un soir. C’est vraiment une bonne cassette".

Il monte le son, fait ronfler le moteur et passe la seconde. Nous décollons. Il monte un peu plus le volume et commence à chercher Hello Mary Lou de Ricky Nelson. "Cette chanson a une des meilleurs parties de guitare".

Il n'arrive pas à trouver le morceau et se contente de vieux morceaux comme If You Wanna Be Happy For the Rest of Your Life (Never Make a Pretty Woman your Wife) et Blue Suede Shoes. Il passe la troisième.

Pour la première fois maintenant, nous ne parlons pas. La musique est forte et carrément entrainante. Les vitres sont baissées et le vent s'engouffre furieusement dans la voiture. Il passe la quatrième et décolle.

Nous roulons à présent. Nous nous installons inconfortablement derrière un conducteur lent. Il vérifie son rétroviseur et dépasse ce conducteur dans un vrombissement. En voyant un autre mou du volant droit devant, il reste sur la voie opposée et dépasse deux véhicules en un seul coup avant de revenir s'établir confortablement sur la droite. A l'arrière, Scorce laisse échapper un doux "Whaou !".

C'est un moment formidable. Chuck Berry gémit avec Maybelline. Bruce va plus vite. C’est une sacrée belle journée. Le vent s'engouffre dans l'habitacle et Bruce se sent bien, claquant des doigts, frappant des mains et laissant échapper une voix rauque sur le dernier vers de chaque couplet. Finalement arrive Hello Mary Lou et soudain, tout se cristallise dans cet instant, unique et magique – la vitesse, la musique, le soleil, le vent, la compagnie. Mon Dieu ! Putain, nous roulons sur cette route, avec Bruce Springsteen au volant ! Et il conduit comme vous penseriez que Bruce Springsteen conduit.

Plus tard, à un feu rouge, Bruce attend impatiemment avant de dire, "Voici ce qu’on appelait le 'quaterback sneak' "[la percée furtive du quaterback, ndt], et avec ça, il brûle discrètement le feu rouge.

Nous sommes dans son vieux quartier à présent. Bruce conduit lentement le long de Institute Street jusqu'à atteindre le bon numéro. Il est aujourd’hui recouvert de peinture. "J'ai habité là pendant toute l'école primaire. Il y a une usine Nestlé pas très loin. Mec, quand il pleuvait, nous sentions ce truc toute la journée".

Springsteen, le père, partait travailler le matin, rentrait à la maison, allait se coucher et se réveillait et retournait travailler à l'usine. "Je suppose qu’il avait envie d’autre chose" réfléchit Bruce.

Nous retournons à la voiture et nous dirigeons vers l'usine. "Mon grand-père et mon père travaillaient tous les deux ici. C'était une usine de tapis à l'époque, mais pour différentes raisons, elle a dû fermer assez rapidement. J'étais très jeune à cette époque-là".

Quand je lui parle du lycée, Bruce se referme sur lui-même. "Ce n'était pas exactement la meilleure période de ma vie car je n'ai pas eu mon bac, contrairement aux autres. C'était une période difficile". J'ai vu qu'il ne voulait vraiment pas continuer sur ce chemin trop longtemps, alors j'ai laissé tomber. Mais je me demande quel mystère se cache derrière ce mur de secret.

Nous retournons à la voiture et nous nous tirons de là. De manière assez ironique, la cassette que Bruce pousse dans le lecteur cette fois-ci est une vieille cassette des Animals. La première chanson pourrait être le précurseur de quasiment tout ce que Bruce écrit. Alors que les premiers vers sortent des hauts-parleurs, l'usine poussiéreuse disparaît de notre vue... "In this dirty old part of the city / Where the sun refuses to shine / People say that there ain't no use in trying / My little girl you're so young and pretty / And one thing I know is true / You'll be dead before your time is due, yes you will / See my daddy in bed ad night / See his hair a' turnin' grey / He's been working and slaving his life away, yes he has ("Dans ce vieux quartier sale de la ville / Où le soleil refuse de briller / Les gens disent qu'il est inutile d'essayer / Ma chérie, tu es si jeune et jolie / Et il y a une chose que je sais / Tu seras morte avant que ton heure sonne, oui, tu seras morte / Regarde mon père au lit tous les soirs / Regarde ses cheveux deviennent gris / Il travaille et trime comme un esclave toute sa vie, oui il trime"). La chanson est, bien entendu, We Gotta Get Out Of This Place, et c'était un parfait présage alors que nous partons.

Alors que nous roulons, Bruce commence à évoquer ses souvenirs. "Oui, j'ai habité dans pratiquement toutes les villes autour d'ici, d'Atlantic Highlands à Bradley Beach. On déménageait très souvent".

"C'est là que j'ai donné mon premier concert", il rit alors que nous passons devant un ensemble de mobile-homes. En regardant par la fenêtre, les 10 ou 20 mobiles-homes devant nous semblent usés et vieux. "Le concert n'était pas trop mal... pour notre premier job".

Hey Bruce, allez-vous encore vous montrer au Capitol, comme vous l'avez fait l'année dernière pour le Jour de l'An ? Je lui demande. On a annoncé, plus tôt dans la semaine, que Southside Johnny & The Asbury Jukes animeraient à nouveau la fête pour le passage de la nouvelle année en grande pompe. Bruce tourne et répond, "Je ne sais pas où je serai pour le Jour de l'An".

"Allez, je vais vous montrer où mes copains de surf habitaient", me dit-il, changeant de sujet. Nous empruntons brusquement une sortie. "Ici, c'était une usine de planches de surf", dit-il. Nous descendons de la voiture près d'un petit bâtiment blanc.

"Oui, moi et un gars prénommé Tinker avons vécu ici pendant un an et demi, dans une seule pièce. Le reste de ce lieu n'était rien que des dunes de sables". Il montre une immense étendue de magasins, de maison et de constructions. "Rien de tout ceci était là".

"Ils fabriquaient les planches de surf au rez-de-chaussée. Tinker et moi, on rigolait comme des fous. Rien qu'une pièce ! Deux lits, un frigo et une télévision – le reste de la pièce était rempli de planches de surf".

"Comme je venais de Freehold, on me considérait comme un terrien. Tous ces types surfaient tous les jours. J'étais ami avec eux mais je n’y allais jamais. Finalement, ils m’ont convaincu. Une après-midi, ils ont été impitoyables. Ils n'ont pas arrêtés de se moquer et de me charrier sur le fait que je ne surfais pas que j'en ai été quelque peu énervé. J'ai attrapé une planche et nous sommes tous partis en direction de la plage".

"J'ai du faire ça en touriste la première fois, mais je vais vous dire quelque chose – j'ai pigé le truc assez rapidement. Merde, ce n'est pas plus dur qu'autre chose. C'est comme faire du vélo. Je n'ai plus surfé pendant un moment. Aujourd'hui, c'est quelque chose que j'aimerais faire. En fait, je pense que je vais en refaire".

Il semble déterminé.

Il continue: "Ce type, Jesse, m'a enseigné les subtilités du surf. On restait constamment sur North End Beach, à Long Branch. Un type possédait la plage, et on l’a donc utilisée pendant quasiment deux années entières. On était là tous les jours. On restait sur la plage, on allait dans l'eau. C'était formidable.

"Cet endroit est vraiment incroyable. Il existe des quartiers vraiment pauvres et puis, il existe des quartiers vraiment beaux, dans un rayon de huit kilomètres.

"J'allais souvent sur New York à cette époque-là. J'ai beaucoup joué au Cafe Wha ? en 68. J'y ai joué avec Circus Maximus, le vieux groupe de Jerry Walker. Voyons voir, j'ai joué au Night Owl (tous ces lieux étaient situés dans le West Village). Ils avaient beaucoup de bons groupes à cette époque-là – les Raves, Robin & the Hoods. Voyons voir, les Mothers of Invention ont joué régulièrement dans ce lieu, ainsi que les Fugs.

"Je n'assistais pas à beaucoup de concerts à l'époque. Je préférais plutôt jouer et improviser avec ces gens-là. Il y avait toute une autre scène à East Village et dont je ne faisais pas partie – le Fillmore, l'Electric Circus. Je crois que la première fois que j'ai vu une rock star, c’était au Steve Paul’s Scene où j’ai vu Johnny Winter. C'était vraiment quelque chose. Je me souviens qu'entre les sets, il descendait de scène et venait s'assoir juste à côté de ma table et celle de mes amis".
The Aquarian Weekly, 11 octobre 1978


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