Bruce Springsteen
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Uncut, septembre 2002

Dans le feu



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Uncut, septembre 2002
La raison pour laquelle Springsteen a autorisé le magazine Uncut à traverser son périmètre, c’est pour parler de son nouvel album, The Rising. Alors dire que le disque parle "exclusivement" des événements du 11 septembre serait une simplification à outrance. Ce qui s’est passé ce jour-là et les secousses secondaires qui en découlent encore ont fortement secoué le processus créatif de Springsteen. Parmi les thèmes de l’album, on trouve la perte, la foi, l’incompréhension, la peur et l’espoir et même des cérémonies où les gens se tiennent tous par la main. Autant que toute autre chose, les chansons reflètent l’effort fourni pour essayer de s’adapter à un monde où les choses que vous pensiez stables et immuables pourraient s’effondrer et révéler un vide violent au-dessous.

Pour moi, c’est aussi fragile que toute autre période depuis la crise des missiles cubains”, admet Springsteen. ''Je ne sais pas si nous avons connu un moment aussi instable depuis cette époque-là, un moment où nous avons l’impression qu’il existe beaucoup de forces incontrôlées dans ce monde, et qui pourraient partir dans un sens ou dans un autre. Aujourd'hui, nous avons grandement besoin de bons leaders, et je ne suis pas sûr d’en voir ici, alors c’est une époque très, très instable de l’histoire mondiale, sans aucun doute''.

Je suis bien sûr inquiet, et je sais que mes enfants ont peur. Ils disent, 'Les terroristes !, Les terroristes'. Ils intègrent ça, et ça fait autant partie du langage de leur enfance que la bombe atomique faisait partie de la nôtre dans les années 50, comme se cacher sous le pupitre pour se protéger, vous savez. Mon fils dit toujours: 'Et s’il y avait un terroriste au cinéma ?'. Il faut que je remonte loin pour me rappeler une époque particulière de l’histoire récente où l’on a ressenti ça''.

La situation périlleuse et irrationnelle de notre planète a eu un effet galvanisant sur ses méthodes de travail. L’homme qui autrefois s’est acharné pendant 5 000 heures de studio interminables pour arriver à terminer Born To Run, et qui a enregistré 60 chansons pour l'album The River pour n'en garder que 20 au final, s’est retrouvé galopant en tête à une allure folle.

A l’exception d’une ou deux chansons que j’avais déjà, le corps de ce disque a probablement été écrit entre septembre et… nous l'avons fini en mai - environ cinq ou six mois'', se rappelle-t-il. ''L’écriture même des chansons n’a pas pris de temps. Les chansons ont pris forme rapidement et j’avais un système qui permettait d'en faire des démos assez vite, parce que j’avais un studio installé - une pièce comme celle-ci, un salon - ce qui m’a permis de voir si les chansons étaient bonnes ou pas. Cela m’a vraiment aidé à éliminer beaucoup des différentes idées que j’avais. Mais les chansons ont été écrites rapidement''.


Pour les inconditionnels du Boss, la grande nouvelle c’est que The Rising est le premier album studio qu’il a fait avec le E Street Band depuis Born In The USA en 1984, bien que des E Streeters aient collaboré à Tunnel Of Love en 1987. A l’exception de deux ou trois occasions isolées, le groupe et le Boss n’ont pas joué ensemble entre la fin 1988 et le printemps 1999, à l'exception des retrouvailles du Live In New York City de l’année dernière. Après une séparation aussi prolongée, Springsteen savait qu’ils allaient devoir aller un peu plus loin qu’au moment de leur séparation. Là où l’album live, The Ghost Of Tom Joad (1995) et Tracks, l’archive phénoménale de 1998, étaient pour tous le résultat de la collaboration du duo formé par Springsteen et Chuck Plotkin, son acolyte de toujours en studio, il a ressenti cette fois-ci le besoin d’idées nouvelles et de nouvelles mains à la barre.

C’est là qu’entre en scène Brendan O’Brien, dont les talents de production et de mixage ont fait de lui le ''gourou du moment'' pour un tas de groupes de hard rock tranchant, de Pearl Jam et Soundgarden à Korn, Limp Bizkit, Rage Against The Machine et les Stone Temple Pilots. Sans parler d’artistes plus établis tels que Bob Dylan, Aerosmith et Mick Jagger.


J’avais entendu les disques de Brendan au milieu des années 1990'', dit Springsteen, ''et c’étaient des disques de rock puissants tout simplement, vous savez, comme ceux de Pearl Jam. J’ai pensé que ces disques étaient vraiment bons. J’envisageais de travailler avec quelqu’un d’autre depuis probablement cinq ou six ans. Après la tournée, j’avais enregistré avec le E Street Band pendant deux ou trois week-ends en studio. Tout le monde jouait bien mais j’avais le sentiment que ce n’était pas exactement ce qu’on allait attendre de moi, si un jour je devais refaire un disque avec le groupe. J’avais le sentiment qu’il fallait que ce soit du même niveau que le travail passé, que nous avions accompli ensemble, et je savais que je ne savais pas comment y parvenir''.

Bruce a réfléchi au problème avec son manager et parfois co-producteur Jon Landau, qui avait lui aussi le sentiment de n’être pas assez compétent en techniques de studio actuelles pour s’installer à nouveau dans le fauteuil de producteur.

''Nous étions simplement arrivés à un point où mes capacités en tant que producteur avaient atteint leurs limites'', admet Springsteen. ''Je n’étais pas assez régulièrement en studio ou je n’enregistrais pas assez de types de musiques différentes. Le son des choses change tous les huit ou dix ans, rien que le son des disques à la radio - le son de la batterie, le traitement de la voix - et c’étaient des choses sur lesquelles je ne savais pas grand chose. J’ai dit que je ne pouvais pas rendre justice au groupe à ce stade-là en le produisant moi-même ou avec Jon. Alors, nous nous sommes dit: 'Rencontrons d’autres personnes'. Nous savions que nous ferions du bon travail seuls s’il le fallait, mais rencontrons d’autres personnes et voyons leurs idées''.

Une rencontre a été arrangée avec O’Brien, et Springsteen a exhumé quelques démos de deux ou trois chansons pas encore enregistrées, notamment Nothing Man et Further On (Up The Road), qui allaient toutes les deux trouver leur chemin pour figurer sur The Rising. Ces deux chansons avaient été écrites avant l’arrivée non souhaitée d’Al Quaïda au-dessus de Manhattan. O’Brien a écouté, il a aimé ce qu’il a entendu et a commencé à imaginer à ce que devrait ressembler un album Springsteen / E Street Band en 2002.

En fait, nous en avons simplement conclu: 'On voudrait enregistrer de bonnes chansons et on voudrait que ce soit passionnant', dit Springsteen, ''et en gros, il a dit: 'Oui'. Il a dit: 'J’ai un studio dans le Sud (Atlanta) et j’aime travailler là-bas, mais je peux travailler n’importe où'. Alors j’ai dit: 'Travaillons là où tu travailles et où tu te sens à l’aise'. Nous avons fixé une date. Il est revenu une autre fois et j’avais fait une démo de Into The Fire. J’en avais fait une petite démo funky à l’époque et j’avais You’re Missing et ensemble nous avons fait une démo et avons travaillé dessus. C’était quelque chose que je n’avais pas fait depuis longtemps, de vraiment travailler en collaboration sur la structure et la création de l’une de mes chansons - j’avais l’habitude de faire tout ça moi-même. Alors, on disait: 'Oh, et ça pour le pont ? Et cet accord ? Et si on déplaçait ça ici ? Et si on attendait ?'. Brendan est lui-même musicien. Il a un grand sens de la musique et il a beaucoup de bonnes idées, alors nous sommes allés dans le sud, en Géorgie, et nous sommes entrés en studio”.

Je n’avais pas de connaissances pratiques et je n’étais pas doué pour les études, alors j’ai réussi à apprendre ce métier qui me permettait de gagner ma vie. Ça m’a excité''.

Avant de pouvoir dire “Rosalita'', les étincelles ont commencé à jaillir sur E Street. ''Nous avons joué Into The Fire, deux ou trois fois. Nous sommes ressortis, nous nous sommes assis, et en l’espace de 20 secondes j’ai réalisé que j’avais trouvé mon homme, vous savez ? Le groupe avait ce son qui le caractérise, mais pas comme je l’avais entendu auparavant, et c’était ce que je cherchais. Je voulais que ce soit du genre: 'Voici ce que nous sommes maintenant', quelque chose que mon public, qui me suit depuis des années, reconnaîtra, et qui semblera également nouveau pour eux. C’était exactement ça, et c’était ce que je cherchais. J’ai dit: 'Aussi longtemps que je pourrai écrire des chansons'… et là, j’en avais deux bonnes. J’en avais aussi écrit deux bonnes pendant la dernière tournée: American Skin et Land Of Hope And Dreams, alors j’ai dit: 'Tu sais, je pense que je peux trouver ma voix rock'. Pendant un instant, je n’étais pas sûr de pouvoir retrouver cette voix parce que je savais que je ne voulais pas que ce soit la voix sortie de Born In The USA, qui était vraiment la dernière fois où j’avais chanté ainsi”.


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