Bruce Springsteen
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Uncut, septembre 2002

Dans le feu






Dans l’une des interviews les plus révélatrices de sa carrière, Bruce Springsteen parle en exclusivité à Adam Sweeting de son nouvel album, The Rising, dont une bonne partie a été écrite à la suite du 11 septembre, et qui le réunit avec le E Street Band, pour leur premier album studio depuis Born To Run, il y a 18 ans.

Par Adam Sweeting

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Uncut, septembre 2002
Si tout ce que vous avez jamais vu du New Jersey est l’aéroport de Newark et ce que l’on vous montre dans le générique des Sopranos, vous en aurez conclu que c’est une jungle crasseuse d’usines, d’entrepôts et de centres commerciaux, avec au milieu de tout ça des décharges de déchets toxiques. C’est le genre d’endroit où l’on ne compte plus le nombre de cadavres pris dans les étayages de béton soutenant les autoroutes. Mais, depuis Manhattan, continuez en voiture pendant deux heures, et finalement, vous découvrez pourquoi les voitures dans le New Jersey arborent le nom de ''L'État Jardin'' sur leur plaque d’immatriculation. Une fois que les kilomètres de délabrement urbain lugubres ont disparu dans le rétroviseur, il est frappant de voir le paysage s’ouvrir sur des hectares de forêts vallonnées et d’herbe verte luxuriante, avec à l’occasion, un lac de carte postale placé là pour faire joli.

Quelque soit la mythologie qui entoure le New Jersey, Bruce Springsteen en a été un contributeur important. Il est né à Freehold le 23 septembre 1949, à l’intérieur des terres, à quelques kilomètres de la station balnéaire d’Asbury Park, qui allait devenir le laboratoire d'écriture pour ses chansons, et le lieu de naissance du E Street Band. Une de ses premières chansons avait pour titre Garden State Parkway Blues (Le blues de la route panoramique de l’État Jardin, ndt). La dernière sur son nouvel album s’appelle My City Of Ruins (Ma ville de ruines, ndt), et vous pourriez imaginer qu’il s’agit de la ville de New York, à la suite du 11 septembre. En fait, il l’a écrite il y a deux ans pour Asbury Park, une ville délabrée et décrépite, vivant dans l’espoir d’investissement et de nouveaux développements. Asbury Park a maintenant une rue surnommée ''Boss Boulevard'', et la législature du New Jersey avait assez de reconnaissance envers l’un des ses plus célèbres fils pour désigner Born To Run comme l’hymne rock officiel de l’État.

Au début des années 1990, Springsteen et sa famille - composée maintenant de Patti, de deux fils et d'une fille - faisaient la navette entre leur maison du New Jersey et celle de Californie, où les parents de Springsteen étaient partis vivre à la fin des années soixante, mais récemment ils ont une nouvelle fois déplacé leur centre de gravité vers l’Est. La plupart du temps, leur foyer est une ferme à Colts Neck, nichée au milieu du pays des gymkhana, dans une partie rurale du New Jersey, mais près d’Asbury Park et de Freehold. Comme il l’a dit un jour: ''L’endroit dont vous êtes originaire, c’est comme votre famille ou votre meilleur ami”. La plupart des hectares de pâture de la ferme sont cachés de la route par des arbres et des haies, même si les gens du coin peuvent parfois apercevoir M. et Mme Springsteen en train de faire du cheval.

Alors que nous passons le portail et faisons crisser l’allée de gravier qui mène à la maison, Springsteen s’approche sur la pelouse d’un pas nonchalant pour dire bonjour. Vêtu d’une chemise large, d’un jean et de bottes de moto, il ressemble à un gars venu graisser la boite de vitesses du tracteur, plutôt qu'au super-héros du rock du coin. Le soleil est brûlant dans un ciel parfaitement bleu, alors il nous conduit à l’intérieur où la température est contrôlée et le réfrigérateur rempli de boissons fraîches.


“Mon ami, vous êtes en train de vivre ce qu’est un jour d’été classique dans le New Jersey”, annonce-t-il, avec la bonhomie du propriétaire des lieux.

Nous nous installons dans deux fauteuils dans le salon, avec de l’eau minérale et un seau de glace sur la table. La pièce est fraîche et confortable, meublée dans un style rustique du New Jersey, plutôt qu’avec le minimalisme d’un décorateur ou l’aspect chic d’une pièce pleine d’oeuvres d’art.

Pour moi, cet endroit est un vrai sanctuaire depuis des années”, révèle Springsteen. ''Je dirais que nous avons une vie relativement normale dans la mesure du possible, étant donné les circonstances - où tout le monde connaît votre musique et sait qui vous êtes - mais nous pouvons aller à la fête foraine, nous pouvons aller au cirque et personne ne nous embête vraiment. Nous allons sur la promenade du front de mer un samedi soir où c’est plein à craquer, et tout se passe bien. Les gens vous regardent et disent: 'Bonjour, ça va ?', c’est tout à fait faisable sans trop de difficultés, vous savez''.

En tant que citoyen responsable, il est ravi d’être d’astreinte pour aller chercher à l'école les enfants du voisinage et les conduire chez eux ou à des manifestations sportives. Il entraîne l’équipe de baseball de son fils aîné, Evan. Quelquefois pour Halloween, Patti et lui invitent les boy scouts et les girl scouts chez eux. ''Ce sont tout simplement des trucs que nous faisons régulièrement, vous savez''. Il hausse les épaules. ''Il n'y a rien d’exceptionnel''.

Même pendant la période Born In The USA, quand sa popularité a atteint des dimensions hystériques au milieu des années 80, Springsteen a toujours essayé de garder un pied sur terre. A Los Angeles au plus fort de la Bossmania, il a surpris Tom Petty, une fois, en se rendant à pied dans le magasin Tower Records sur Sunset Boulevard pour faire le plein de quelques nouveaux disques. Il les a même payés en personne.

Je pense qu’il faut s’efforcer de se comporter comme un être humain”, dit le musicien mature. ''Je comprends les gens qui se sentent très mal à l’aise à un moment donné, avec toute cette notoriété et cette attention. Évidemment, d’une part vous vous montrez et vous êtes demandeur, vous remuez vos fesses devant 20 000 personnes et ce qu’il y a concernant le côté artiste, c’est que les artistes sont narcissiques, ils ne pensent qu’à eux et sont égocentriques et sans limites, jusqu’à un certain point, dans leurs besoins et dans ce qu’ils veulent. Ça fait partie du métier, je crois''.

Cette dernière déclaration déclenche un des ses nombreux éclats de rire rauques. Quand on chatouille le sens du l’humour de Springsteen, il peut de manière surprenante ressembler à Diabolo, le chien de Satanas.


“Alors, la question, c’est: 'Ok, c’est moi, mais comment est-ce que je gère ces choses ? Est-ce que je les gère bien ?' Au final, c’est la mesure de votre capacité à gérer l’ensemble. J’ai rencontré des gens qui, pour une raison ou une autre, sont nerveux à l’idée de sortir, mais tout ce que nous avons toujours fait, c’était du genre: 'Hé, salut mec !', vous voyez ? Je pense que nous avons transmis ça aux personnes qui nous écoutent et ainsi, elles nous donnent un espace raisonnable. Il n’y a vraiment rien d’autre. Vous devez peut-être insister légèrement: 'Je vais faire ça, quoiqu’il arrive' - mais tout particulièrement au cours de ces dix dernières années, quand j’étais moins sous les lumières des projecteurs, c’est très facile et très gérable''


Naturellement, cela implique une certaine dextérité. Il y a un discret cordon de sécurité autour des Springsteen, et personne ne s’approche de la maison sans se soumettre à un rapide coup d’œil des gardiens. La propriété est aussi protégée par un certain nombre de protections électroniques invisibles. Après les récents évènements en Amérique, des précautions s’imposent.

Craint-il un kidnapping ou un acte de terrorisme ?

''Ce sont des choses qui arrivent. Une petite fille a été kidnappée près d’ici, il n’y a pas si longtemps. C’étaient des gens de New York qui venaient d’emménager ici, elle était en train de jouer sur la pelouse, et heureusement, elle a été retrouvée, et c’était quelqu’un de très… paumé qui a fait ça, vous voyez ? Mais ça fait un peu partie du boulot. Il y a un certain niveau de conscience sécuritaire, et je prends plus de précautions qu’un mec ordinaire dès qu’il s’agit de ma famille et des choses de ce genre''.


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