Bruce Springsteen
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Uncut, septembre 2002

Dans le feu



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Uncut, septembre 2002
C’est dans Mary’s Place que l’esprit "groupe de bars" du E Street Band ressort le plus nettement sur l’album, mais la chanson reconnaît que des décennies ont passé depuis l’époque plus tapageuse et moins encline à l’introspection de Where The Bands Are ou de Out In The Street. Elle résonne comme une célébration, mais n’est pas très éloignée d’une prise de conscience, non plus. 


"Je pense que c’est ce que vous avez vu à ce moment-là, les gens essayaient d'accomplir cet effort de faire la fête, et c'était utile", dit Springsteen. "L'idée derrière cette chanson était de capturer cet esprit. Je voulais vraiment qu'on s'y sente comme à la maison. C'est presque un retour à Rosalita, et je voulais que le groupe soit comme les gens se le rappelaient à une certaine époque où je chantais d’une certaine façon. Cette chanson se trouve dans le troisième quart du disque, juste après The Fuse, qui est, pour nous, très différent au niveau du son, et tout d’un coup, les gens ressentiraient que ce sont vos propres amis qui vous entourent ainsi de leurs bras et vous avez un endroit où aller, quelqu’un avec qui parler et passer du temps. C’est, plus ou moins, le rôle que notre groupe a joué pour les gens et ce que nous avons voulu être pour les gens au fil des années. La chanson arrive à un moment particulier sur le disque, c’est ce sentiment que vous ressentez quand vous rentrez chez vous et qu’on vous ouvre les bras".


La partie du public qui aime tout analyser peut trouver intéressant de considérer ce morceau comme une nouvelle chanson de Springsteen sur "Mary". Depuis Mary Queen Of Arkansas, sur son premier album, Greetings From Asbury Park, NJ, les Mary - ou est-ce simplement Mary ? - sont apparues de manière régulière, au fil des années. Dans Thunder Road, c’est Mary qui "danse sous le porche tandis que la radio joue", alors que le narrateur "a mis Mary enceinte" dans The River. Elle revient encore dans Straight Time sur The Ghost Of Tom Joad, - "Mary sourit, mais elle me regarde du coin de l’œil". Le moment serait-il venu pour une thèse de doctorat sur "Le nom de Mary dans l’œuvre de Bruce Springsteen", peut-être ?


Alors, Bruce, qui est-elle cette fois-ci ? Est-ce la Mary de Thunder Road ? La Vierge Marie ?

"Oui, j’ai utilisé ce nom de nombreuses fois", dit-il en souriant. "Je suis sûr que c’est le catholique qui ressort chez moi, vous savez ? Ça a toujours été le plus beau des prénoms. Je l’ai utilisé dans Thunder Road, je l’ai utilisé dans l’album Tom Joad, et ce qui arrive si vous établissez une forme de continuité… Ce n’est pas forcément la même personne, et il y a un petit continuum qui s’opère pour les gens qui regardent ou qui écoutent. Le nom se glisse à travers mon œuvre et laisse sa propre trace par rapport aux lieux où vous êtes allé et où vous allez. Le prénom apparaît dans Mary’s Place et vraiment, vous avez raison, c’est comme du style, 'Bon, où se passe la fête ?'. Elle pourrait être ici ou là et, en fait, qui dit réellement, "Retrouve-moi chez Mary" ? Ça en fait partie aussi. A qui est cette voix ?

Elle apparaît à nouveau, à la fin de The Rising, "Je te vois Mary, dans le jardin aux mille soupirs". Une fois de plus, c’est comme la femme de quelqu’un, ou elle pourrait être une vision religieuse. Je pense que les chansons incitent à brouiller ces idées. D’une certaine façon, elles devaient combiner le religieux avec le quotidien, parce qu'il me semble que c’est l’une des seules réponses émotionnelles à cette expérience. Alors, cela flotte à travers le disque de nombreuses manières".

Ce sont des problèmes épineux à traiter sur un album rock, et Springsteen a mis ses observations les plus sombres dans la chanson titre. Par-dessus les explosions rugissantes du son du nouvel E Street Band façon O’Brien, les paroles sont en partie une mantra, en partie une prière, en partie une contemplation mystique et en partie un regard horrifié.


"Je pense que c’est une image naturelle du sacrifice", dit-il avec réflexion. "Une fois de plus, en allant vers l’imagerie religieuse pour expliquer certaines expériences quotidiennes. C’est inévitable jusqu’à un certain point, en raison de la nature et du type de sacrifice qui se sont produits. Je suis arrivé vers la fin de ce disque et je pense que je cherchais la voix de quelqu’un qui était mort, et je voulais avoir une voix qui s’adresse aux vivants. Alors, j’ai plus ou moins imaginé le personnage principal… je ne sais pas, qui parle à sa femme. A qui voudriez-vous parler ? A votre femme, et vous penseriez à vos enfants. Et puis, plus généralement à ceux que vous venez d’abandonner, je pense. Les différents couplets avancent lentement vers ce point de rencontre. The Rising, c’était ça, c’était le moment où les âmes s’élèvent".


Sa voix est de plus en plus calme et posée, alors qu’il prend la mesure de son sujet. Le poids de ce dernier commence à peser sur la pièce entière, même sur cette après-midi d’été immaculée. Il fait une pause pour boire de l’eau. Parfois, il reformule ses phrases deux ou trois fois, tandis qu’il cherche la nuance précise pour le sens.


"Au début, le premier couplet est assez désorientant et “Où suis-je ?”. Il commence: "Je ne vois rien devant moi / Je ne vois rien arriver par derrière… Je ne ressens rien à part cette chaîne qui me lie" - les liens avec ce que vous choisissez de l’appeler - le devoir, l’amour, la camaraderie, la peur - qui font avancer les gens. La chanson progresse. Le deuxième couplet est simplement l’endroit d’où arrive cette personne: "J'ai quitté la maison ce matin… Portant la croix de ma vocation". En fait, "C’est votre boulot", tout simplement, vous voyez ? C’est celle-là même que vous avez porté tous les jours et aujourd’hui ce sont ses responsabilités et c’est ce qu’elle exige. Le pont musical de la chanson est un moment où je pense que le chanteur prend conscience que sa mortalité est proche, et puis dans le dernier couplet, je l’imagine parler à sa femme ou à une vision religieuse, "Je te vois Mary dans le jardin...". Il me semblait que c’était une des choses auxquelles vous penseriez, et le désir d’un retour à une intimité physique - "Que je sente tes bras autour de moi" - le moi physique. La peur de perdre ce moi physique. "Que je sente ton sang se mêler au mien", le désir de maintenir l’intimité physique".


"Puis, "Un songe de vie m'apparaît / Tel un poisson-chat dansant au bout de ma ligne". C’était une ligne amusante - le poisson-chat m'est venu à l'esprit, parce qu’il m’arrive de pêcher et il y a ce moment où bing !, vous savez, vous êtes suspendu entre la vie et la mort, la vie incroyable et un instant de mort, et je pense vraiment que le reste de la chanson se transforme en cette mantra, "Ciel de noirceur et de chagrin / Ciel d’amour". C’est comme le yin et le yang de ce qui existe simplement. "Ciel de pitié, ciel de peur / Ciel de mémoire et d'ombre / Ciel de désir et de vide / Ciel de plénitude". Je pense que c’est la prise de conscience de ce que nous sommes sur le point de perdre. "Un songe de vie, un songe de vie, un songe de vie" - il se répète encore et encore. Tout est dans la magnitude de ce qu’on laisse derrière nous, de ce qu’on abandonne, et une dernière chance de parler aux gens qui comptent pour vous. Alors, c'est apparu vers la fin du disque. C’était en quelque sorte un rideau qu’on tire sur tout le reste. Je pense que beaucoup des autres chansons allaient dans cette direction".


Le Springsteen barbu et aux cheveux frisés qui fréquentait Madame Marie, la diseuse de bonne aventure sur la promenade en bois d’Asbury Park, n’aurait probablement jamais imaginé qu’il finirait pas écrire sa propre version de la passion selon Saint-Mathieu, mais les racines de ses nouvelles chansons se distinguent nettement de son écriture passée. Sa volonté d’aborder la spiritualité et la métaphysique sera ce qui frappera le public en priorité dans The Rising, mais ce n’est pas un développement surgi de nulle part, par accident. 


Il y a 10 ans, l’album Lucky Town se terminait avec Souls Of The Departed et My Beautiful Reward, deux chansons s’intéressant clairement à la vie après la mort. "C’est une prière pour les âmes des disparus / Ceux qui sont partis et ont laissé leur amour avec le cœur brisé", chante-t-il dans la première. Les Sœurs, qui ont été les professeurs du jeune Bruce Frederick Springsteen à l’école Sainte Rose de Lima à Freehold, doivent penser qu’elles ont fait un bon travail en instillant au jeune garçon l’angoisse sacrée et les mystères des rites catholiques.

On peut aussi tracer une ligne nette entre My Beautiful Reward et la nouvelle chanson, Paradise. "Oui, elles partagent quelques-uns de ces mêmes sujets. Ce point de transition entre la vie et la mort. Quand j’ai écrit Paradise, je recherchais quelque chose de vraiment tranquille et je pense que c’était la semaine où cette jeune fille s’est faite sauter avec une bombe. C’était tragique, et le premier couplet m'est ainsi venu en pensant à cette idée, la perte de vie et le faux paradis. Puis, j’ai rencontré une femme qui avait perdu son mari au Pentagone, et elle est venue à Asbury un soir, ils étaient fans de longue date, je crois. Je crois que j’ai pensé à cette femme quand j’ai écrit la chanson, c’est pour cette raison que l’action s’éloigne de la Virginie, car je voulais quelque chose qui se situe en dehors des États-Unis, ce sentiment plus large des conséquences de ce qui se passe dans le monde en dehors des États-Unis. Encore une fois, j’ai pensé: 'Qu’est-ce qui vous manque ?' C’est la présence physique et la capacité de toucher quelqu’un qui vous manque".


"Des gens proches de moi sont morts. Je me souviens que lorsque j’étais jeune, ce besoin de vouloir toucher la personne encore une fois était très, très fort, et c’était très douloureux de réaliser que ça n’arriverait plus. Et le dernier couplet est celui du survivant, où je pense que le désir de rejoindre les gens que l’on a perdus est très fort. Vous avez cette situation où la personne se rend à la rivière, c’est la rivière de la transition entre la vie et la mort et ils pénètrent dans l’eau et ils s’immergent".

"Quelque part dans ce monde des ténèbres, ils voient la personne et c’est ce qu’on trouve dans le dernier vers, ils sont à la recherche d’une paisibilité que les gens imaginent venir avec la mort et le trépas, ou avec une version imaginaire du paradis que vous atteindrez, et ils s’en approchent assez près et ils ne voient que du vide. Les gens peuvent l’interpréter de nombreuses manières. J’ai toujours eu l’impression que c’était, 'Hé, la vie est ici'. C’est tout ce que vous avez et c’est ici et maintenant".

"Dans les deux derniers vers, le personnage nage vers la surface de l’eau et sent le soleil sur sa peau. C’était ma dernière chanson du disque".



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