Bruce Springsteen
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Variety, octobre 2017

Sur la Côte avec Bruce



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Si vous vous présentiez en tant que gouverneur du New Jersey, vous seriez élu - est-ce une tentation ?

Pssss, noooon. Je n'aurais aucun droit de faire de la politique. Faire de la politique ne m'intéresse pas. J'en connais certains dans le monde du spectacle qui sont intéressés par ces choses-là, mais je suis un musicien.

Beaucoup se sont demandés pourquoi vous n'aviez pas supporté publiquement la campagne d'Hillary Clinton plus tôt. Il y avait une raison ?

Um... Je ne crois pas être un facteur si essentiel que ça. Et j'ai toujours tendance à être ambivalent sur un engagement direct, tel que celui-là, dans des campagnes électorales. Je l'ai fait quand j'ai estimé que c'était réellement nécessaire, et peut-être que ma petite contribution aurait pu faire une petite différence. Mais plus vous le faites, et plus votre petite contribution devient une contribution encore plus petite, et puis elle devient inexistante. Je pense que votre crédibilité et votre impact s'amenuisent quand vous intervenez trop souvent. J'ai hésité à forcer mon jeu dans ce domaine. Je le fais, généralement, quand je sens que c'est nécessaire, et que mon aide pourrait apporter un plus.

J'imagine que c'était le cas lorsque vous avez joué en meeting devant 32.000 personnes à Philadelphie, la veille de l'élection ?

Oui. Je pensais qu'elle aurait fait une excellente présidente, et je le pense encore, j'étais donc heureux de le faire.

A mi-chemin de la tournée anniversaire The River, vous avez arrêté de jouer les 90 minutes de l'album dans son intégralité. En aviez-vous marre ?

Non, c'était en fait très agréable de le jouer chaque soir, car ce disque est bien agencé, bien assemblé. C'était une expérience formelle, mais très satisfaisante. J'espère avoir une expérience similaire avec les spectacles à Broadway. Mais la raison pour laquelle nous avons arrêté de jouer l'album dans son intégralité, c'est que nous allions jouer dehors [dans les stades] mais surtout, nous allions en Europe, là où je ne savais pas si l'album allait sonner et être joué aussi bien. Les quelques fois où nous l'avons fait en Europe, l'album a été très bien joué, mais je voulais garder la liberté de jouer ce que je voulais, une fois que nous avons abordé ces concerts plus imposants.

Et parfois, ça vous a permis de jouer, quasiment dans leur intégralité, vos deux premiers albums, Greetings From Asbury Park et The Wild, the Innocent & the E Street Shuffle, ce que vous avez fait au cours de la tournée ?

Oui. Quand nous sommes dans cette dynamique, le concert change chaque soir, et je crois que nous avons joué un peu plus chronologiquement vers la fin de cette tournée. Je crois que pendant toute la première heure, ou plus, du concert, c'était le premier et le deuxième album, ce qui était très amusant, car je ne l'avais pas fait depuis un long moment. Il s'agissait du groupe, avant qu'il ne devienne un groupe de rock, ce que nous sommes devenus à partir de Born To Run. Auparavant, nous étions un groupe de rock et de soul, un petit groupe de bar qui swingue; la musique avait une touche plus légère. Une fois que nous avons sorti les huit titres de Born To Run, c'est à ce moment précis que le rock a commencé.

En y regardant de plus près, vous avez beaucoup fait ces dernières années, entre le livre et la tournée anniversaire The River, et maintenant le spectacle à Broadway. Une idée de la suite ?

Je pense que ce sera le disque [solo] que je n'ai pas sorti. Ce n'est pas du tout actuel - écrire sur l'actualité en ce moment ne m'intéresse pas. J'ai beaucoup écrit sur ce que j'avais à dire dans cette veine sur Wrecking Ball. Je ne suis pas déterminé à écrire une diatribe anti-Trump; ça ne me semble pas nécessaire aujourd'hui.

Pourquoi, parce que tant de personnes le font déjà ?

Oui. C'est partout et tout autour de nous, vous savez ? En ce moment, il me semble que c'est redondant. Et, encore une fois, j'essaye toujours de regarder ce que je peux livrer de personnel et de valeur. Le public a une large variété de besoins; mais peu importe ce que vous écrivez, vous essayez de satisfaire votre propre besoin. Comme je l'ai dit dans d'autres interviews, Martin Scorsese a dit un jour, "Le travail de l'artiste consiste à ce que le public se préoccupe de vos obsessions". Donc, j'écris sur les sujets qui m'obsèdent assez pour que le public s'en préoccupe.

Mais vous ne pensez pas que votre opinion sur Trump intéresserait votre public ?

Si vous lisez Charles Blow dans le New York Times, il porte l'étendard assez haut. Je suis partagé pour... monter au créneau, en quelque sorte. Je pense toujours fondamentalement que le public vient au spectacle pour qu'on le divertisse – et oui, pour qu'on s'adresse aussi à ses préoccupations quotidiennes, et oui, pour qu'on s'adresse aussi aux sujets politiques. Je pense que la musique peut aussi traiter ces sujets-là de la bonne manière. Mais je continue de croire fondamentalement que c'est une affaire de cœur. Le public veut que vous écriviez sur des sujets plus profonds que la politique, il veut que vous l'atteignez personnellement, dans ses luttes quotidiennes les plus profondes, et que vous arriviez à atteindre cet endroit précis. C'est cet endroit-là que j'essaye de toucher. Je ne ferais jamais un album qui soit juste polémique. Je ne le sortirais pas, si c'était le cas. A mes yeux, c'est abuser des bonnes grâces de votre public. Mais si je suis touché, je peux écrire quelque chose comme American Skin par exemple [inspiré par la mort d'Amadou Diallo en 1999, tué à New York par des policiers - qui ont été plus tard acquittés]. C'est très naturel pour moi, et c'est aussi bon qu'une chanson sur l'actualité que j'ai jamais écrite. Quand cette émotion arrive, je peux la coucher sur le papier. Si je ressens une forte émotion, j'en ferai immédiatement une chanson. Mais je fais attention, car je pense que vous pouvez peser sur l'indulgence de votre public, de la plus mauvaise des manières.

Que voulez-vous dire ?

Je n'ai jamais voulu faire preuve de prosélytisme sur un point de vue idéologique. Ce n'est pas mon travail; c'est le travail de quelqu'un d'autre. Et si vous vous penchez sur les compositions de Woody Guthrie, il ne le faisait pas. Il écrivait des œuvres avec ces personnages très fouillés qui, que vous soyez à l'époque de la Grande Dépression ou pas, sont encore vivants aujourd'hui. Ils n'étaient pas creux, ils n'étaient pas unidimensionnels; il s'agissait de chansons de son époque avec de personnages très fouillés. C'est ce que j'aspire à faire encore aujourd'hui, vraiment. Et s'il y a des implications politiques, c'est bien et s'il n'y en a pas, c'est bien également.

Ses chansons parlent de son époque, mais elles ne sont pas attachées à elle.

Oui, c'est ce que je veux dire. C'est l'objectif; c'est le type de travail que vous aspirez à faire. C'est comme si l'album The Rising n'avait que le 11-Septembre comme sujet, il aurait été creux. Mais vous pouvez l'écouter aujourd'hui, et c'est un album qui a une résonance spirituelle, qu'il soit connecté ou pas à cet événement-là, et qui conserve sa vie propre et sa poésie. Si vous plongez assez profondément en vous – ce qui ne veut pas dire que c'est autobiographique, si vous arrivez à plonger aussi loin et atteindre votre propre humanité – l'album devient universel. Et c'est une lumière directrice qui me guide lorsque je compose.

Born To Run possédait un impressionnisme dans la narration que vous n'avez plus renouvelé après. Votre écriture est devenue plus directe. N'avez-vous jamais voulu revenir à ce style d'écriture ?

Je ne pense pas que vous puissiez réellement re-capturer ce que vous avez fait dans votre jeunesse. C'est difficile; si vous essayez, le résultat ne sera qu'une copie en carton de quelque chose que vous avez déjà fait naturellement [avant]. Donc, je ne pense pas que je ferais à nouveau un disque tel que celui-là, où une tempête de mots m'avait submergée – je m'amusais à jeter sur le papier tous ces mots, et je m'imaginais comme un poète à cette époque-là. Mais plus tard, j'ai préféré parler à travers mes chansons d'une manière plus familière, avec une approche beaucoup plus directe. A cette époque-là, il y avait des comparaisons avec Dylan, j'ai donc préféré prendre mes distances avec ce style – même si aujourd'hui, je réalise, mon Dieu, que ça ne ressemblait pas du tout à du Dylan. Nous aurions pu pousser cette approche un peu plus loin, mais je voulais créer ma propre identité à ce moment-là.


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