Bruce Springsteen
Accueil
Envoyer à un ami
Version imprimable
Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager

Occasional Paper Series, décembre 2008

"C'est une sacrée chanson" : Une interview avec Bruce Springsteen



****

En ce sens, diriez-vous que votre service est au profit d'une idée américaine, comme une possibilité enracinée dans le pays, ou le voyez-vous comme une idée bien plus large ?

Probablement qu'il est humaniste. Il doit être plus large, parce que nous avons un public important en Europe. Je pense qu'il s'agit plutôt d'une idée humaine, bien que certaines de ses caractéristiques puissent être américaines. Je pense que l'idée américaine, l'idée démocratique, est incroyablement, incroyablement puissante, et elle a gardé sa puissance, même dans l'ombre de ce doute énorme qu'ont été ces huit dernières années.

Quand nous avons traversé l'Atlantique, nous avons joué en France, quelques semaines après avoir envahi l'Irak, il me semble, et le public est venu. J'ai chanté Promised Land. Cette idée-là a toujours été - dans un esprit européen, je suppose - a toujours été indépendante d'un quelconque gouvernement, quel que soit celui qui gouvernait ici et quelles que soient nos politiques menées, à n'importe quelle période donnée.

Je m’intéressais énormément à ce que ça signifiait qu'être Américain. Je m'intéressais à ce qu'était l'idée Américaine. A ce qu'elle représentait, d'après moi. A ce qu'elle était supposée garantir, d'après moi. A ce qu'était le droit accordé par la naissance, d'après moi. A la façon dont elle s’appliquait à chaque citoyen, d'après moi. Et l'idée qu'il s'agissait d'un ensemble de valeurs essentielles qui maintenaient le pays vers un cap progressiste, et qui faisaient que la vie ici valait la peine d'être vécue. C'était de cette façon-là que j'ai donné du sens à ma propre fortune, à ma propre chance et à la position que j'avais trouvé avec. Le fait que j'avais une voix, et qu'il y avait un public qui souhaitait l'écouter. C'était ma présentation de l'idée de liberté, beaucoup plus que simplement une licence personnelle.

Adolescents, nous étions politiquement actifs. Je me souviens avoir fait un concert en soutien à McGovern (5). Je me souviens donner un concert pour permettre aux opposants à la Guerre du Vietnam de se rendre à Washington. J'étais adolescent, vous voyez. Parce que nous avons grandi dans les années 60, ça faisait partie de votre développement artistique et de votre développement créatif, mais, pour ce qui me concerne, il y a eu une résurgence à la fin des années 70 et pendant les années 80 : par le biais de la musique de Woody Guthrie, et par le fait d'être tombé moi-même dans le rêve Américain, dans ce qui était considéré comme son accomplissement. D'accord ?

Je devais me poser et me demander, "Ok, de quoi ça parle maintenant - car je me trouve dans une situation complètement différente de ce que j'avais jamais été auparavant ? Qu'est-ce que ça signifie pour moi ? Quelle en est sa signification ?" Et la seule réponse qui m'importait, passait par mon travail, et les recherches sur la communauté dont j'étais issue, sur la communauté que je voulais établir et construire et rejoindre, et dont je voulais faire partie. Et où je me situais dans cette idée Américaine ?

C'était donc à toutes ces choses-là que je pensais à votre âge - et c'est toujours le cas aujourd'hui. Jusqu'à il y a deux semaines, quand je suis monté sur scène à Philadelphie, et vous essayez de définir cette idée encore et encore et encore. Instant après instant après instant après instant. Car sa seule puissance est ancrée dans le présent. Et parce que la démocratie n'est réelle qu'à l'instant présent. Aujourd'hui.

Tant que les citoyens restent en alerte et prudents. Il y a toutes sortes de cartes à suivre. Mais au final, elles vous guident vers le présent et vers cet instant très précis. C'est la raison pour laquelle quand le groupe est sur scène le soir - qu'essayons-nous encore de définir ? Ce moment précis. Qu'est-ce que ces idées signifient à ce moment très précis ? Et donc, à partir de là, quand j'ai commencé à chanter cette chanson, et bien avant, la question était de savoir ce que ces choses signifiaient au moment présent ? Et où pouvons-nous porter ces idées lorsque nous quittons cet immeuble, ce théâtre, ce club, cette salle de concert ? Quelle est la pertinence de ces idées lorsque vous les transposez dans le monde réel ? Comment s'appliquent-elles ? Comment pouvez-vous les appliquer ?

Ce sont les sujets que nous avons traités au cours des ces 40 dernières années de musique, des sujets qui me fascinent encore, qui continuent à alimenter le feu, d'une manière importante, et qui me donnent envie de monter sur scène chaque soir pour jouer et les amener jusqu'à la limite. Ce sont toutes ces choses qui sont en jeu lorsque vous êtes Américain. Chaque jour, chaque soir, c'est ce qui est en jeu. C'est ce moment qui vous permet d'être cet acteur. C'est votre moment historique.

Tout en divertissant le public, et en écrivant des chansons romantiques, et des chansons sexuelles, et des chansons dansantes, et des chansons amusantes, en-dessous de toutes ces choses-là, chaque soirée pose cette suggestion. Au début du spectacle, on en parle : Long Time Coming, Long Walk Home, Last to Die for a Mistake. On en parle à la fin du concert. C'est le fil conducteur du concert. Ce n'est pas de la rhétorique. J'en fais un fil conducteur du spectacle, tout comme je l'imagine être le fil conducteur dans votre vie. Avec votre petite amie, et votre travail quotidien. C'est au centre, mais j'essaye d'en faire une partie du spectacle de la même manière que le public vit sa vie, j'imagine.

Ce qui explique pourquoi ces trois couplets initiaux de Guthrie sont si importants, car si la chanson ne possédait que les deux couplets qui expliquent sa politique radicale, il n'y aurait pas assez. Vous ne comprendriez pas d'où vient ce feu. Vous devez d'abord vous plonger dedans, vous devez voir à partir d'où, ces trois premiers couplets posent le contexte. Ils expliquent, une nouvelle fois : que pouvez-vous perdre ? Toute cette beauté. Qu'est-ce qu'il y a à perdre ? Toute cette beauté. Toute cette possibilité. Toutes ces richesses, les cadeaux de Dieu. Il vous laisse comprendre, par la poésie descriptive des trois premières strophes, il vous laisse comprendre ce qui est en jeu. C'est ce que nous pouvons perdre. C'est une sacrée chanson.

****

NOTES

(1) Hootenanny était une émission américaine de variétés, diffusée sur la chaine ABC de avril 1963 à septembre 1964. Ce programme, présenté par Jack Linkletter, diffusait principalement des artistes issus de la musique folk.

(2) Joe Klein est un journaliste américain, auteur de la biographie intitulée Woody Guthrie: A Life (1980).

(3) La Rust Belt est le surnom d'une région industrielle du nord-est des États-Unis, correspondant de longue date à une zone de développement des industries lourdes.

(4) "Morning in America", est le nom de la campagne politique de 1984 du candidat républicain à la Maison Blanche, Ronald Reagan, issue d'une publicité intitulée "It's morning again in America", comme métaphore du renouvellement.

(5) George McGovern est un homme politique américain, candidat du Parti démocrate (contre Richard Nixon) à l'élection présidentielle de 1972, prônant la fin de la guerre du Vietnam.

1 2 3



Lu 316 fois