Bruce Springsteen
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Par Elliott Murphy



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Par Elliott Murphy
Lors d'une soirée prometteuse de ce mois de février 2012, j'étais assis au Théatre Marigny à Paris avec quelques centaines de journalistes de toute la planète, tous rassemblés là dans un but sacré : écouter l'intégralité de Wrecking Ball, le nouvel album de Bruce Springsteen. J'imagine que Sony Records avait dû engager un important budget pour faire venir tous ces auteurs à Paris, mais c'est à un ensemble de circonstances qui remontent presque à quarante ans, que je devais le privilège d'être parmi eux ce soir-là. Alors que j'étais assis là à écouter cet album incroyable joué sur un système de diffusion digne d'un concert, je ne pouvais m'empêcher de me rappeler ma première rencontre avec Bruce Springsteen dans un petit club new-yorkais il y a quelques quarante ans, alors que nous étions tous deux de parfaits débutants (1) essayant de faire leurs preuves dans l’impitoyable ligue du business musical.

Wrecking Ball est un album inspiré, plein de grands hymnes de colère, de tristesse et de joie, et fut accueilli par les applaudissements de ce qui devait être le public le plus blasé de la planète - le noyau dur des journalistes rock. Puis, Bruce lui-même est apparu et a répondu aux questions pendant presque une heure. Il était confiant, drôle, et, je crois, il appréciait vraiment l'échange : riant de bon cœur, principalement de lui-même, et écoutant attentivement en essayant de répondre à toutes les questions qui lui étaient lancées. Pour une icône culturelle du XXIème siècle, Bruce Springsteen ne se prend pas trop au sérieux, mais il prend ses textes et sa musique très au sérieux et c'est la clé de son succès mérité. Plus tard, il se mêla au bar avec bon nombre de ces mêmes journalistes et sembla goûter cette expérience encore plus. Au cours de la soirée, il parla de la promesse qu'il avait faite à son public. Je pense personnellement qu'il a tenu cette promesse comme peu d'artistes de son envergure l'on fait, et je sais qu'il a aussi tenu une promesse tacite envers son vieil ami et rival d'un temps - moi.

Trois ans plus tôt, par une belle nuit printanière, j'étais sur scène avec Bruce Springsteen et le E Street Band au Parc des Princes à Paris pour jouer Born To Run lors de leurs rappels. Il y avait quelque 60 000 fans extasiés reprenant la chanson en cœur mais je les remarquais à peine. Mes yeux étaient fixés sur mon fils de dix-huit ans Gaspard Murphy qui jouait la rythmique sur la Strat que lui avait prêtée Little Steven. Gaspard et Bruce étaient côte à côte sur scène et sur les nombreuses photos que les fans m'ont envoyées, où vous pouviez me voir sourire jusqu'aux oreilles avec toute la fierté d'un père. Après le concert, Bruce a mis son bras autour de Gaspard et a dit : "Hé, mister cool ! On aurait dit que tu fais ça tous les soirs". Je repensais à comment ma vie m'avait conduit à ce moment époustouflant, sur scène avec Bruce, mon fils et (ce qui semblait être) la moitié de Paris, ma ville d'adoption, devant moi. Et je me souvins de la première fois où j'avais entendu mentionner le nom de Bruce Springsteen; c'était il y a longtemps, en 1972...

En ces temps très lointains, j'avais 22 ans et il me tardait de fuir ces banlieues blanches petit-bourgeois de Long Island dans lesquelles j'avais grandi. Par chance, ma sœur Michelle était hôtesse de l'air à la Pan Am; elle réussit à me trouver un billet bon marché et c'est ainsi que je me suis envolé pour l’Europe avec mes cheveux longs et une guitare Martin, comme des milliers d'autres soit-disant hippies. Je cherchais le grand frisson mais quelque chose est arrivé lors de ce voyage à travers toute l'Europe qui dura presque un an : quelque force créative a été libérée en moi et je me suis mis à écrire des chansons et à les jouer partout où je le pouvais, des cafés du vieux Lausanne au métro parisien. Un bref détour me conduisit à Rome où je trouvai une place au culot dans un film de Fellini, mais mon plan d'action était établi : j'allais ramener mes chansons à New York, signer un contrat d'enregistrement et devenir (quoi d'autre ?)... Une rock-star !

Bien sûr, le point de départ de l'escalade du Mont Olympe où les vieux Dylan, Jagger et Lennon vivaient était à Broadway, qui abritait la plupart des maisons de disques. Par un incroyable coup du sort, je me suis retrouvé dans le bureau de Paul Nelson, qui était directeur de A&R à Mercury Records, prêt à lui faire écouter ma démo qui comprenait Last Of The Rock Stars, How's The Family, White Middle Class Blues et quelques autres morceaux originaux déjà testés sur la route dans les rues d'Europe. Paul Nelson était une figure légendaire du monde de la musique avant même de devenir un découvreur de talents pour Mercury. Il a fait ses armes avec Dylan à Minneapolis et avait lancé un des premiers magazines folk, The Little Sandy Review, vers la fin des années 50 au tout début de l'explosion du genre. A l'époque où je l'ai rencontré, il était à fond dans la scène rock new-yorkaise des 70's et essayait désespérément de signer les New York Dolls sur Mercury.

Paul apprécia ma démo bien qu'avec les lunettes noires, la casquette en tweed et les cigares Sherman, il était difficile de savoir ce qu'il pensait. Immédiatement, il apparut que nous aimions la même musique, les mêmes films et les mêmes livres, et nous nous accordions à dire que le Loaded du Velvet Undergroung s'approchait du disque parfait. Quelques semaines plus tard, Paul me donna un acétate (un disque test à durée de vie limitée) d'un double album live à venir du Velvet Underground, intitulé Live 1969 et me demanda de rédiger les commentaires pour la pochette, ce que je fis. Ce jour-là, Paul Nelson me confia un autre album que je devrais écouter attentivement, selon lui : un exemplaire test de Greetings From Asbury Park par un nouvel auteur-compositeur du nom de Bruce Springsteen, qui apparaissait sur la pochette de l'album avec une barbe et une expression absorbée.

J'ai ramené l'album à Long Island et ce que j'entendis me fascina. Dans ses textes, Bruce avait réussi à planter un décor romantique pour ses histoires, plongées dans les banlieues du New Jersey, assez semblable à ce que je faisais avec le décor de Long Island, et ses jeux de mots étaient vraiment inventifs et évocateurs. Lui et moi venions d'horizons musicaux différents, mes racines se trouvaient dans le Velvet tardif, le Dylan électrique, avec occasionnellement une influence Stones, alors que Bruce tournait autour de riffs jazzy à la Van Morrison, avec un swing rythm'n'blues latent. Malgré tout, je savais que j'avais trouvé une âme sœur dans ses mots, sa vision de l'amour et de la rédemption, son romantisme doux-amer. Autant de bons présages si des albums comme le sien devaient être produits, pensais-je.

Quelques mois plus tard, début 1973, Paul Nelson m'emmena voir jouer Bruce au légendaire Max's Kansas City, le club où le Velvet Underground avait livré sa dernière bataille l'été précédent et où je commencerais moi-même à donner des concerts sur les cinq années suivantes. Je me souviens de l’énergie et du professionnalisme incroyable de Bruce sur cette petite scène. Maintenant, en plus d'être un auteur-compositeur stupéfiant, ce type s'avérait être une véritable bête de scène. Âme sœur ou non, Paul me conduisit auprès de Bruce, nous nous sommes serrés la main et nous sommes regardés dans les yeux, et je suis heureux de dire que nous sommes toujours restés amis depuis. Nous avons le même âge - promo de 1949 - et sommes tous deux issus des banlieues entourant Manhattan - lui des côtes du New Jersey et moi des plaines de Long Island - et les lumières aveuglantes de la grande ville (2) nous ont tous deux poussés à prendre position au cœur de la jungle (3).

Paul Nelson ne fut pas en mesure de me signer moi en plus des New York Dolls - le lourd maquillage glam triompha des textes sur Gastby le Magnifique - mais je trouvai vite un meilleur contrat chez Polydor Records et enregistrais bientôt mon propre premier album, Aquashow, appuyé par des musiciens incroyables dont mon frère Matthew à la basse, l'ancien batteur des Byrds Gene Parsons et le vétéran d'Highway 61 Frank Owens aux claviers. Peter Siegel, qui connaissait Paul Nelson depuis les années folk de Greenwich Village, produisit l'album. Lorsque l'enregistrement fut enfin terminé, je crois qu'une des premières personnes à qui je l'ai fait écouter était Paul Nelson, qui esquissa le plus vague des sourires, ce qui voulait dire, bien sûr, qu'il adorait. J'étais, pour dire le moins, soulagé. Paul promit de faire son possible pour aider à faire parler d'Aquashow.

En réalité, il fit bien plus lorsqu'il le chroniqua lui-même aux côtés du deuxième album de Bruce Springsteen, The Wild, The Innoncent & The E Street Shuffle, dans une double critique pour la bible du rock - le magazine Rolling Stone - sous le titre: "Les meilleurs nouveaux Dylan depuis 1968". Lorsque la chronique parut, une frénésie médiatique incroyable fleurit autour de Bruce et moi, et c'est de là que provient le surnom de "Nouveau Dylan". Bob Dylan touchait lui-même un peu le fond à l'époque où tout le monde cherchait un successeur, quelqu'un pour reprendre la couronne et s'autoproclamer "Empereur de la 4e Rue (4)", ou une ineptie du même ordre. Bien sûr, j'étais ravi qu'Acquashow soit comparé à Blonde On Blonde ou Highway 61, mais je n'avais ni l'intention ni le désir de remplacer Dylan en quoi que ce soit. J'étais son plus grand fan et tout ce que je voulais était qu'il continue à sortir des classiques et qu'il ne soit remplacé par personne, pas même moi. Et c'est ce qu'il fit bientôt avec Blood On The Track et Desire. Je ne sais pas comment Bruce prit la comparaison mais peut-être pourrions-nous tous les deux secrètement nous enorgueillir d'avoir remis Bob Dylan en selle après qu'il eut senti ces deux jeunes loups affamés lui grignotant les basques. Du moins, j'aime à penser que c'est le cas.


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