Bruce Springsteen
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The New Yorker, 30 juillet 2012

Nous sommes vivants



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The New Yorker, 30 juillet 2012
Une semaine après la fin des répétitions à Fort Monmouth, Springsteen et le groupe commencent à répéter au Sun National Bank Center, la base des Trenton Titans, une petite équipe de hockey. La salle de Fort Monmouth était isolée et bon marché, mais pas assez grande pour que l'équipe technique installe complètement la scène de la tournée, avec tous les éclairages, les marches, les avancées et la sonorisation.

À l'intérieur de la salle, Springsteen marche autour des sièges vides, un micro à la main, donnant des indications scéniques. "On n'arrive pas à voir les choristes sous cet angle" dit-il. "Fais un pas à droite, Cindy !". L'équipe technique déplace la contremarche. Cindy Mizelle, la voix la plus soul dans cette nouvelle version du E Street Band, qui compte 17 musiciens, fait un pas à droite.

Springsteen court vers un autre coin de la salle et, tandis qu'il regarde la section des cuivres, une pensée lui traverse l’esprit. "Avons-nous des chaises pour les gars quand ils ne jouent pas ?" dit-il. Sa voix résonne sur les sièges vides. Des chaises apparaissent.

Le groupe se met en place et commence à enchainer les titres de base de la setlist, en vue du concert à l’Apollo. Lofgren joue le riff d'ouverture de We Take Care of our Own - un hymne sur la récession qui se joue en sol majeur - et le groupe est lancé. Springsteen répète délibérément, mettant au point tous les mouvements et postures en apparence improvisés: le baissement de tête solennel, le poing levé, le lever de sa Fender talismanique, les petits pas entre les chansons, le sentiment d'exultation qu'il jouera devant son public, sous un projecteur bien précis. ("C'est du théâtre, vous savez," me dira-t-il  plus tard. "Je suis un artiste de théâtre. Je chuchote dans votre oreille, et vous rêvez mes rêves, et en retour j'obtiens une idée des vôtres. Je fais ça depuis quarante ans".)

Springsteen a tant à faire - diriger le groupe, rythmer le concert, chanter, jouer de la guitare, donner des ordres au public, se projeter dans chaque coin de la salle, y compris vers les places derrière la scène - que bâcler peut mener à la catastrophe.

Au milieu de la cinquième chanson du set, il présente le groupe. Tandis qu'ils jouent une version revisitée de People Get Ready, ce vieux titre de Curtis Mayfield, Springsteen saisit un micro et se promène sur scène. "Bonsoir, mesdames et messieurs", dit-il à la salle vide. "Je suis si heureux d'être ici dans votre belle ville ce soir. Le E Street Band  est venu pour apporter la puissance, heure après heure, pour botter le cul à la récession. Nous avons de vieux amis et nous avons de nouveaux amis et nous avons une histoire à vous raconter… ".

Cet air, riche en cuivres et en harmonies vocales, amène My City of Ruins, une des chansons élégiaques, teintées de gospel, et figurant sur l'album du 11 septembre, The Rising. Les voix chantent "Rise up ! Rise up !" Et là arrive une série de solos des cuivres : trombone, trompette, saxo. Puis retour aux voix. Springsteen présente rapidement les cuivres du E Street Band et les chœurs. Puis  "Faisons l'appel !"dit-il.  Et, avec la musique montant peu à peu tel un chant d'église, il présente le cœur du groupe : "Professor Roy Bittan est dans la salle... Charlie Giordano est dans la salle...".

Quand il finit l'appel, il y a une longue pause. Le groupe continue de jouer.

"Est-ce qu'il nous manque quelqu'un ?".

Deux projecteurs éclairent maintenant l’orgue où Federici s'asseyait autrefois, et le micro devant lequel Clemons se tenait autrefois.

"Est-ce qu'il nous manque quelqu'un ?".

Puis de nouveau: "Est-ce qu'il nous manque quelqu'un ?...  C'est vrai. C'est vrai. Certains nous manquent. Mais la seule chose que je peux garantir ce soir, c'est que si vous êtes ici et que nous sommes ici, alors ils sont ici !". Il répète ces mots plusieurs fois, le volume du piano et de la basse augmentant, le rythme de la batterie accélérant, la voix monte, jusqu'à ce que, au final, la chanson le submerge et, si Springsteen a vu juste, il n'y aura aucune âme dans la salle qui ne sera pas émue.

The New Yorker, 30 juillet 2012
Pendant l'heure et demie qui suit, le groupe joue un set qui alterne les histoires sur la souffrance économique et les moments d'évasion et les échappées festives. Tandis que le groupe joue le joyeux riff d'ouverture de Waiting on a Sunny Day, Springsteen s'entraine à parcourir la scène à grands pas, appelant les hordes de spectateurs imaginaires partout dans la salle à chanter avec lui. Il marche en roulant des mécaniques. C'est un des rares hommes de 62 ans qui n'a pas peur de montrer son cul - un cul bien saucissonné dans un jean noir terriblement moulant - à vingt mille clients qui ont payé pour leur place. "Vas-y Jakie !" crie-t-il et il fait venir Jake Clemons sur le devant de la scène pour son solo. Il doit pratiquement le faire venir sous les projecteurs à coups de pied.

Quelques chansons plus tard, après avoir répété la chanson qui clôt le set, Thunder Road, Springsteen sort de scène, se met une serviette autour du cou et s'assied sur la chaise pliante à côté de moi.

"Vous voyez, le sommet du spectacle est une sorte d'accueil, et vous mettez les gens à l'aise et vous les défiez en même temps", dit-il. "Vous présentez vos thèmes. Vous les mettez à l'aise, parce que, rappelez-vous, les gens n'ont pas vu ce groupe. Il y a les absents qui sont là. C’est de ça qu’il s’agit à cet instant précis, la communication entre les vivants et les disparus. Même ces courants traversent le monde de rêve qu’est la musique pop !".

C'est une belle journée pour Springsteen. Wrecking Ball est n° 1 des albums aux États-Unis et au Royaume-Uni,  détrônant le blockbuster d'Adele, 21. "C'est une excellente nouvelle, mais nous verrons où nous en serons dans quelques semaines", dit Landau. Springsteen ne connaîtra plus jamais les énormes ventes d'un disque, comme avec Born In The U.S.A., mais il connaîtra toujours une explosion initiale des ventes, grâce à ses fans de base. Comment les ventes se maintiendront-elles au fil du temps, telle est la question. (La réponse est qu'elles ne se maintiendront pas : un mois plus tard, Wrecking Ball est tombé à la 19ème place. Dès l'été, l'album était sorti des charts). Ce qui fait de Springsteen une puissance économique en ce moment, c'est son statut d'interprète de scène.

Sur scène, une fête impromptue s'organise. L'équipe technique distribue des flûtes de champagne et des assiettes de gâteau pour célébrer la bonne nouvelle Wrecking Ball.

"Ça ne vieillit pas", dit Springsteen, avant de rejoindre la fête. "Je suis toujours excité à l'idée d'entendre ma musique à la radio ! Je me souviens de la première fois où j'ai vu quelqu'un m'écouter à la radio. Nous étions dans le Connecticut pour un concert. Un type était dans sa voiture, c'était une chaude nuit d’été et sa vitre était baissée, et Spirit In The Night" - une chanson du tout premier album de Springsteen - "émergeait de la voiture. Ouah. Je me rappelle avoir pensé, J'y suis, j'ai au moins réalisé une partie de mes rêves de rock'n'roll. Je ressens toujours la même chose. L'entendre jaillir de la radio - c'est un message à toutes les patrouilles. La chanson sort directement... là !".

Dès 1972, Springsteen était leader d'un groupe et écrivait des chansons destinées à être jouées seul. Ce n'était pas un grand lecteur à l'époque, mais il était si imprégné des chansons de Bob Dylan qu'il avait lu la biographie d'Anthony Scaduto. Il était impressionné par la saga de l'arrivée-à-New-York de Dylan: l'arrivée dans la tempête de neige, en 1961, en provenance du Midwest; les pèlerinages au chevet de Woody Guthrie à l'Hôpital Psychiatrique de Greystone Park; les premiers concerts au Café Wha? et au Gerde's Folk City; puis l'audition pour John Hammond, le directeur légendaire de Columbia Records. C'était ce qu'il voulait, en partie.

A cette époque, le manager de Springsteen était un arriviste turbulent du nom de Mike Appel. Avant de rejoindre Springsteen, Appel avait écrit des jingles pour Kleenex et une chanson pour la série Partridge Family. Appel était de la vieille école - passionné, mais profiteur. Il avait fait signer à Springsteen des contrats tordus. Et pourtant, il était tellement courageux et fou dans sa dévotion vis à vis de son client qu'il faisait des choses folles pour lui; comme appeler un producteur chez NBC pour lui suggérer que sa chaîne diffuse la chanson de Springsteen contre la guerre Balboa vs. The Earth Slayer lors du Super Bowl. (NBC a refusé.) D’une manière ou d'une autre, Appel a réussi à obtenir un rendez-vous avec John Hammond.

Le 2 mai 1972, Springsteen est allé en bus jusqu'à New York, portant une guitare acoustique sans étui, qu'il avait empruntée. Le rendez-vous n’avait pas bien commencé. Hammond, un aristocrate de la famille Vanderbilt avait clairement fait comprendre que son temps était compté, et il a été rebuté quand Appel à mis en avant les talents de parolier du chanteur dans la négociation. Mais l'ambiance a changé lorsque Springsteen, assis sur un tabouret, face au bureau, a chanté plusieurs chansons, finissant par If I Was A Priest:

Si Jésus était le shériff
Et si j'étais un prêtre
Si ma femme était une héritière
Et si ma maman était une voleuse...


"Bruce, c'est la chanson la plus tordue que j'ai jamais entendue", a dit Hammond, ravi. "Avez-vous été élevé par des sœurs ?" Columbia lui a fait signer un contrat d'enregistrement et a essayé de le promouvoir comme "le nouveau Dylan". Il n'était pas le seul: John Prine, Elliot Murphy, Loudon Wainwright III, et d'autres auteurs-interprètes recevaient aussi l'étiquette du "nouveau Dylan". ("Le vieux Dylan n'avait que trente ans, alors je ne sais même pas pourquoi il leur fallait un putain de nouveau Dylan", dit Springsteen).

Au grand regret d'Hammond, Springsteen a enregistré ses deux premiers albums - Greetings From Asbury Park et The Wild, The Innocent, And The E Street Shuffle - avec un groupe composé de ses amis de la Côte du New Jersey, dont Vini Lopez, à la batterie, et Clarence Clemons, au saxophone ténor. Hammond était convaincu que les démos solo étaient meilleures. En dépit des encouragements venant de quelques critiques et de D.J., les albums se sont peu vendus. Dans le meilleur des cas, Springsteen était un anonyme doué, un provincial qui manquait d’occasions. En juin 1973, alors que j'avais quatorze ans, je suis monté dans un bus 11-C de la compagnie Red & Tan, dans le nord du New Jersey, avec deux amis, et suis allé à New York, au Madison Square Garden, pour voir un groupe qui s'appelait Chicago, pas vraiment branché et inexplicablement populaire.

Je ne suis pas sûr de savoir pourquoi j'y suis allé. Nous étions dingues de Dylan. Howl, les Stanley Brothers, Otis Redding, Naked Lunch, Hank Williams, Odetta - quasiment tout ce que je connaissais, lisais ou entendais semblait se placer sous l'égide de Dylan. Chicago ne pouvait pas être plus éloigné de l'esthétique de Dylan.

Tout de même, j'ai payé mes quatre dollars, et j'allais voir ce qu'il me serait possible d'apercevoir depuis nos places. La première partie arrive doucement: quelqu’un du nom de Bruce Springsteen. Les conditions étaient épouvantables, comme souvent pour les premières parties: les lumières étaient allumées, la foule était parfois inattentive, parfois hostile. Ce dont je me rappelle, c’est d'un leader aussi agité que Mick Jagger ou James Brown, un chanteur explosant avec une urgence presque auto-destructrice, essayant d’éclater à travers l’indifférence bourdonnante de la foule. Après ce concert, Springsteen a juré à Appel que plus jamais il ne ferait de premières parties, ni ne jouerait dans des grandes salles. "Je ne le supportais pas - tout le monde était si loin et le groupe n’entendait rien", a-t-il dit à Dave Marsh. C’était le moment de se mettre à l’abri, le moment de construire un public à travers des concerts intenses et fréquents dans des clubs, des petites salles, et des gymnases universitaires.

C’était une époque de vaches maigres. Une fois qu’Appel avait payé les frais et pris sa part considérable, la paye était proche de zéro. Parfois, le groupe dormait dans le camion. Avant un concert, Clemons s’est presque fait arrêter pour un défaut de paiement de pension alimentaire. Lopez était particulièrement revendicatif à force de jouer pour des clopinettes: "Et si je voulais inviter ma copine à manger un burger au restaurant ?".

En fin d’après-midi, après le déjeuner, Lopez et moi roulons dans Asbury Park et il commence à rire et pointe son doigt. "C’est là que nous allions pour obtenir des tickets alimentaires - chacun de nous, Bruce aussi", dit-il.

Lopez était un sacré batteur, trop batteur, peut-être - un genre de Ginger Baker chaotique. A sa manière, il était aussi passionné par l’agitation sociale. Au début de l’année 1974, il a malmené le frère de Mike Appel lors d’une dispute financière ("Je l’ai un peu poussé"). Peu de temps après, Springsteen a annonçé à Lopez qu’il était viré.

"Je gardais ses guitares chez moi, et il fallait qu’il vienne les chercher", dit Lopez. "J’ai demandé une deuxième chance, et il a dit 'Lopez, les deuxièmes chances, ça n’existe pas'. Bon Dieu. Danny avait eu tout un tas de deuxièmes chances après ses bêtises - avec la drogue, ses absences ou ses retards. Mais pour moi, pas de deuxième chance". La dispute est devenue plus houleuse, et Springsteen a finalement sous-entendu que Lopez n’était pas un bon batteur.

"J’ai posé ses guitares devant lui, et j’ai dit, 'Voilà la porte. Tu sais à quoi ça sert'. Jusqu’à aujourd’hui, nous n'en avons pas reparlé. Il n’y a rien à dire. J’aurais fait partie du plus grand groupe du pays si ce n’était pas arrivé. Mais, historiquement, au moins, j’ai fait partie du E Street Band. Bruce le sait, et tout le monde le sait".

Nous avons roulé devant l’immeuble bas qui abritait l’usine de planches de surf où Lopez vivait avec Springsteen. Le panneau sur la façade dit désormais: “Immunostics Inc.: Réactifs microbiologiques, sérologiques et immunologiques de qualité”. Au cours des dernières années, Springsteen a proposé à près de dix reprises à Lopez de jouer avec le groupe, notamment au Giants Stadium pour une version de Spirit In The Night. Quand Lopez a demandé s’il pouvait créer un groupe qui jouerait toutes les vieilles chansons de Steel Mill, Springsteen a souri, et a dit oui, vas-y.

"Mais c’est dur de vendre Steel Mill maintenant", dit Lopez. "Les gens savent que c’est Bruce qui a tout écrit et il s’attendent à ce que Bruce vienne, et ça, ça n’arrivera pas".
The New Yorker, 30 juillet 2012


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