Bruce Springsteen
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The New Yorker, 30 juillet 2012

Nous sommes vivants



Bruce Springsteen a 62 ans.

Par David Remnick

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The New Yorker, 30 juillet 2012
Il y a environ un demi-siècle, quand Elvis Presley tournait Harum Scarum et que Help ! était dans les hit-parades, un type de la Côte, nommé Bruce Springsteen, lunatique, hanté par son père, et pourtant étonnamment charismatique, se construisait une solide réputation dans le centre du New Jersey, comme guitariste, dans un groupe baptisé les Castiles. Le nom du groupe provenait de la marque de savon préférée du chanteur. Ses membres étaient originaires de Freehold, une ville industrielle située dans les terres, à une demi-heure de route des fêtes foraines de la promenade et de la mer. Les Castiles jouaient dans des salles de danse pour adolescents et celles des Elks Club (1), dans des drive-in et pour l'inauguration d'un supermarché ShopRite, dans un parking pour mobile-home à Farmingdale, au Matawan-Keyport Rollerdrome. Une fois, ils ont joué pour les patients d'un hôpital psychiatrique, à Marlboro. Un homme en costume distingué est arrivé sur scène et, dans un discours de présentation qui a duré vingt minutes, a déclaré que les Castiles ''étaient plus grands que les Beatles''. A ce moment précis, un docteur est intervenu et a raccompagné cet homme jusqu'à sa chambre.

Par une après-midi de 1966, les Castiles, avec leurs rêves de grandeur et de réussite rapide, sont allés jusqu'à un studio d'enregistrement situé dans le centre commercial Brick Mall et ont gravé deux chansons originales Baby I et That's What You Get. La plupart du temps, cependant, ils jouaient de nombreuses reprises, de In The Mood de Glenn Miller à I Understand des G-Clefs. Ils jouaient Sonny & Cher, Sam & Dave, Don & Juan, les Who, les Kinks, les Stones, les Animals.

Beaucoup de musiciens ayant atteint une maturité grisonnante ont un souvenir incertain de leurs débuts dans le kiosque à musique (et bon nombre d'entre eux n'ont qu'un souvenir incertain de leur semaine passée). Mais Springsteen, qui a 62 ans et qui fait partie des musiciens qui s'inscrivent le plus dans la durée depuis B.B. King et Om Kalthoum, semble se souvenir de chaque soirée marquante, depuis cet instant de 1957, où sa mère et lui ont vu Elvis au Ed Sullivan Show – "J'ai regardé ma mère et j'ai dit, 'Je veux juste être... comme... ça' " - jusqu'à ses plus récents exploits de rock star populaire multimillionnaire, surfant sur les foules en adoration. En ce moment, il est au centre d'expositions historiques; au musée du Rock and Roll Hall of Fame, à Cleveland, et au National Constitution Center, à Philadelphie, les paroles de ses chansons, ses vieilles voitures, et des tenues de scène fanées ont été exposées, tels les fragments d'un Suaire. Mais, contrairement aux Rolling Stones, par exemple, qui n'ont pas composé une grande chanson depuis la période disco et qui se réunissent dans le seul but d'étoffer leur portefeuille en reprenant leurs propres titres, Springsteen refuse d'être un conservateur mercenaire de son passé. Il continue d'évoluer en tant qu'artiste, remplissant d'idées, de citations, de questions, de coupures de presse, et finalement de nouvelles chansons, les pages d'un carnet à spirales, l'un après l'autre. Son dernier album, Wrecking Ball, est une mise en accusation musicale de la récession actuelle, de la disparité des salaires, des travailleurs castrés, et de ce qu'il nomme "la distance entre la réalité américaine et le rêve américain". Ce travail est éloigné de ses premières pièces sur les interludes d'un été moite et la désinvolture sur le Turnpike (2). Dans son désir d'élargir une contre-tradition d'un progressisme politique, Springsteen cite des chansons de rebelles Irlandais, des ballades du Dust Bowl, des morceaux de la Guerre Civile et des chants d'esclaves enchainés.

The New Yorker, 30 juillet 2012
Au début de cette année, en vue d'une tournée mondiale, Springsteen dirigeait des répétitions à Fort Monmouth, dans une base de l'Armée qui a fermé ses portes l'année dernière; c'était un avant-poste des communications et du renseignement depuis la Première Guerre Mondiale, qui employa autrefois Julius Rosenberg (3) et des milliers de pigeons voyageurs militaires. Le terrain de 500 hectares est aujourd'hui une ville fantôme uniquement habitée par des mannequins factices en acier, supposés faire fuir les oies du Canada omniprésentes qui aspergent de vert le centre du New Jersey. En conduisant jusqu'à l'extrémité de la base, j'ai atteint une salle sans charme que Springsteen et Jon Landau, son manager de longue date, avaient louée pour les répétitions. 47 ans plus tôt, Springsteen y avait joué pour les enfants des officiers au "club des jeunes" de Fort Monmouth (danse, sans alcool) avec les Castiles.

A l'intérieur, l'atmosphère est affairée mais décontractée. Les musiciens sont sur scène, bidouillant sur leurs instruments avec l'air langoureux du joueur de base-ball qui se réchauffe au soleil. Max Weinberg, le batteur volcanique du groupe, porte une sorte de jean large apprécié des papas pour les barbecues de fin de semaine. Steve Van Zandt, l'ami d'enfance, le bras-droit et le guitariste de Springsteen, continue de courir après l'agenda serré d’un acteur et d’un D.J., et il semble fatigué, les yeux tombant sous un bandana de pirate pourpre. En attendant, le bassiste Garry Tallent, l'organiste Charlie Giordano, et le pianiste Roy Bittan, s'amusent avec une chansonnette. Le guitariste Nils Lofgren est au téléphone, essayant de se dégoter un vol pour rentrer chez lui pour le week-end, à Scottsdale.

Springsteen arrive et salue chacun d'un bonjour rapide et de son petit rire distinctif. Il mesure 1,79 m et a une démarche chaloupée. Quand il remarque quelque chose de nouveau – un visiteur, une pensée, une voiture qui passe au loin – ses yeux se plissent, comme s'il se trouvait devant une lumière forte, et sa mâchoire inférieure s'avance légèrement. Il se dégarnit sur le front, et, si quelqu’un se posait la question, il a, au fil du temps, à la vue d'un examen haute-définition et devant la course contre le temps, eu recours aux couteuses attentions des professionnels de la cosmétique et de la dentition. Il reste beau à vous désespérer, ridiculement en forme. ("Il a pratiquement le même tour de taille que lorsque nous nous sommes rencontrés, lorsque nous avions 15 ans" raconte Van Zandt, pour qui ce n'est pas le cas). Certainement la conséquence de sa tendance à la sobriété; Van Zandt dit que Springsteen est "le seul type que je connaisse – je pense l'unique type que je connaisse – qui n'a jamais pris de drogue". Il a suivi plus ou moins le même régime physique depuis trente ans: il court sur un tapis-roulant et, avec un entraineur, soulève de la fonte. L'effort a payé. Le tonus de ses muscles est proche de celui d'une balle de tennis neuve. Et cependant, avec la tournée qui commence dans un mois, il rit à l’idée d’être déjà prêt. "Je suis loin d'être prêt", a-t-il dit, s'effondrant dans un fauteuil à vingt rangées de la scène.

Se préparer pour une tournée est un processus beaucoup plus complexe que les exercices pratiqués à la cinquantaine pour prévenir un infarctus précoce. "Il faut y penser de cette manière: jouer sur scène, c'est comme courir un sprint tout en criant, pendant 3 ou 4 minutes" dit Springsteen. "Et puis vous recommencez. Et puis vous recommencez. Et puis vous marchez un peu, et vous continuez de crier sans vous arrêter. Et ainsi de suite. Votre adrénaline surpasse rapidement votre condition physique". En concert, son style est joyeusement diabolique, aussi proche de ce qu’un homme blanc à l’âge de la retraite peut ressembler à James Brown vers 1962, sans risquer une hernie discale ou une fracture du bassin. Ses concerts dépassent les trois heures, sans la moindre pause, et il danse constamment, hurlant, implorant, prenant la pose, donnant des coups de pied, moulinant, surfant sur la foule, montant sur l'estrade de la batterie, sautant sur un ampli, bondissant sur le piano de Roy Bittan. Sa débauche d’énergie et son épuisement fait partie de ce que l’on attend de lui. En retour, la foule participe dans une démonstration d'adoration collective. Comme des pèlerins à une gigantesque messe en plein air – pensez à Jean Paul II à Gdansk – ils connaissent leur rôle: le moment de lever les mains, d’onduler, de chanter, de crier son nom, de porter son corps, d’une main à l’autre, de la fosse jusqu'à la scène. (Van Zandt: "Messianique ? Est-ce le mot que vous cherchez ?").

Springsteen a atteint la gloire à l'ère de Letterman (4), mais il est anti-sarcastique. Keith Richards fait en sorte de donner l'impression de n'en avoir rien à foutre. Son comportement vous amène à vous interroger pour savoir s'il est plus compliqué de jouer les riffs de Street Fighting Man ou de laisser pendre une cigarette au bord de ses lèvres, grâce à un simple filet de salive. Springsteen, c'est le contraire. Il symbolise l'effort flagrant. Pendant un concert, il arrive toujours un moment, comme c'était le cas avec James Brown, au cours duquel il mime le conflit entre l’épuisement et le désir de continuer. Brown jouait la scène en se mettant à genoux, trempé de sueur, incapable d'accomplir un autre pas de danse, chassant cependant l'assistant qui portait sa cape, pour l'envelopper et le sortir de scène. Springsteen s'affale contre le pied du micro, épuisé et immobile, puis, reprenant conscience, éponge sa transpiration – Non ! C'est pas possible ! - et entraine le groupe dans un autre couplet, une autre chanson. Il descend de scène trempé, comme s'il avait nagé tout habillé autour de la salle, pourchassé par des barracudas. "Je veux que l'expérience soit extrême" dit-il. Il veut que son public quitte la salle, comme il le leur demande, "avec vos mains qui brulent, vos pieds qui brulent, votre dos qui brule, votre voix éteinte, et vos organes sexuelles stimulés !"

L'étalage d'exubérance est donc essentiel. "Pour un adulte, le monde essaye constamment de se mettre des barrières" dit-il. "La routine, la responsabilité, le délabrement des institutions, la corruption: c'est tout ce qui enferme le monde. La musique, quand elle est vraiment belle, force cette merde à s’ouvrir à nouveau et laisse entrer les gens, la lumière, l’air, l’énergie et renvoie les gens chez eux avec cette énergie et me renvoie à l’hôtel avec cette énergie. Parfois, les gens la portent en eux pendant longtemps".

Le groupe ne répète pas tant pour apprendre comment jouer certaines chansons particulières, mais pour voir quelle chanson fonctionnera avec telle autre, afin d'établir une setlist de base (avec d'infinies alternatives) qui puisse satisfaire toutes les demandes de Springsteen: pour jouer le nouveau album et ses derniers thèmes; pour jouer les hits attendus pour les fans de base; pour travailler assez de surprises et de raretés pour les fans qui l'ont vu des centaines de fois; et, surtout, pour rythmer le concert de la frénésie au calme et à la frénésie à nouveau. Depuis ces dernières années, Springsteen collecte des demandes de chansons dans la foule. Il n’a jamais été piégé. "Vous pouvez faire sortir le groupe du bar, mais vous ne pouvez pas enlever le bar du groupe" dit Van Zandt.

Les membres du E Street Band ne sont pas sur le même pied d'égalité que Springsteen. "Ce ne sont pas les Beatles", comme le mentionne Weinberg. Ce sont des musiciens salariés; en 1989, ils ont tous été virés. Ils attendent son appel pour enregistrer, pour partir en tournée, pour répéter. Et donc, lorsque Springsteen jaillit de son fauteuil et dit, "Ok, il est temps de travailler", ils se redressent et attendent son signal.

Huh...deux...trois...quatre.

Alors que l'hymne d'ouverture, We Take Care Of Our Own, balaye les sièges vides, je me trouve au fond de la salle, à côté de John Cooper, le longiligne et imperturbable ingénieur du son originaire de l'Indiana, qui contrôle une vaste table de mixage et une batterie d'ordinateurs portables. Un disque dur contient les paroles et les accords de centaines de chansons, ainsi lorsque Springsteen réclame un titre impromptu, la chanson apparait immédiatement sur les Téléprompteurs, devant ses yeux, et devant ceux de ses musiciens. (Le support n'est pas unique - Sinatra, à la fin de sa carrière, utilisait un prompteur, tout comme les Stones et beaucoup d'autres groupes.) Bien que plus de la moitié du concert restera identique d'un soir à l'autre, le reste est disponible.

"A quelques exceptions près, c’est la seule musique live qu’il reste" nous dit Cooper. Le playback est légion. Coldplay gonflent leur son avec des tas d'instruments pré-enregistrés et de synthétiseurs. Le seul son artificiel dans un concert de Springsteen est le son de la caisse claire sur We Take Care Of Our Own, qui semblait échapper à une reproduction fidèle.

A Fort Monmouth, cet après-midi-là, Springsteen a l'intention de définir "les quatre chansons d'ouverture" les premières chansons qui s'enchainent en rafale. Le groupe et l'équipe font particulièrement attention à ces secondes qui séparent les chansons, quand les accords changent et que les techniciens passent les instruments aux musiciens. C'est un travail complexe; les techniciens doivent se déplacer avec la précision d'une équipe de mécanos à Daytona.

Avant le début officiel de la tournée, à Atlanta, il y a eu quelques salles plus petites pour jouer, dont l'Apollo Theatre, à Harlem. D'ordinaire, il y a plus d'Afro-Américains sur scène que dans les fauteuils, mais Springsteen est imprégné de musique noire, et il était tout spécialement enthousiaste à l'idée de jouer ce concert à Harlem. "A l'Apollo, tous nos professeurs ont foulé ces planches" dit-il. "L'essence de notre groupe et sa façon de bouger provient de la soul. Cette musique est censée te submerger. Tu ne dois pas pouvoir reprendre ton souffle. Être un homme de scène, c'est ça - l'idée d'avoir quelque chose de maniable en-dessous de toi, cette machine qui rugit et qui peut changer en un clin d’œil".

En règle générale, les tournées rock ont un thème: une arrivée de groupe de manière enjouée, un nouveau style ou un nouveau look, une reformation, de nouvelles chansons, un instant politique. Springsteen a saupoudré le spectacle du message politique de Wrecking Ball, mais le thème le plus frappant sur cette tournée allait être le temps qui passe, l'âge, la mort, et, si Springsteen y parvenait, un sentiment de renouvellement. Le cœur du groupe qui est toujours là - Van Zandt, Tallent, Weinberg, Bittan, et Springsteen - joue ensemble depuis la présidence de Ford; Lofgren et Patti Scialfa, la femme de Springsteen, qui chante et joue de la guitare, sont arrivés au cours des années 80.

La série de tragédies, de faiblesses, et d'érosion a semblé implacable ces dernières années. Nils Lofgren s’est fait poser deux prothèses de hanches, et ses épaules sont en très mauvais état. Max Weinberg a subi une opération à cœur ouvert, un traitement contre le cancer de la prostate, deux opérations du dos ratées, et sept opérations des mains. Le matin après un concert, m'a-t-il raconté, il se sent comme le personnage de Nick Nolte dans North Dallas Forty, un film sur le football américain: meurtri et à peine capable de bouger. Lofgren a comparé les coulisses du concert à "une unité de MASH", avec des poches de glace, des compresses chauffantes, des tubes de crème analgésique, et masseuses de permanence. Plus alarmant, Jon Landau, le manager de Springsteen et son plus proche ami, se remet d'une opération du cerveau.

Il y a eu des pertes plus profondes, et définitives. En 2008, Danny Federici, qui jouait de l'orgue et de l'accordéon avec Springsteen depuis 40 ans, est décédé d'un mélanome. Terry Magovern, le garde du corps de Springsteen en tournée et vétéran des Forces Spéciales, était mort l'année précédente. L'entraineur de Springsteen est mort à l’âge de 40 ans.

The New Yorker, 30 juillet 2012
La perte la plus bouleversante est survenue l'année dernière, quand Clarence Clemons, saxophoniste de Springsteen, son faire-valoir et son protecteur sur scène, est décédé d'une attaque cérébrale. Clemons était un colosse - 1.95m, un ancien joueur de football américain. Comme musicien, il possédait un timbre rauque évoquant King Curtis. Ce n'était pas un grand improvisateur, mais ses solos, méticuleusement composés avec Springsteen au cours de longues heures de studio, étaient des morceaux incontournables à chaque concert. Et puis, il y avait sa pure présence sur scène. Clemons a offert à Springsteen un compagnon mythique, qui a incarné l'esprit fraternel du groupe. "Se tenir aux côtés de Clarence, c’était comme se tenir aux côtés du mec le plus cool de la planète", a dit Springsteen à son propos lors d'un hommage. "Vous aviez l’impression que peu importe ce que le jour ou la nuit apporte, rien n’allait vous atteindre".

Le style de vie de Clemons était considérablement moins discipliné que celui de Springsteen, et, au cours des dernières années, son corps avait lâché, exigeant la pose de prothèse de hanches, des genoux, une opération du dos. Sur la dernière tournée, Clemons se déplaçait en voiturette de golf dans les tunnels des salles de concerts. Sur scène, il passait moins de temps à s’épuiser sur son saxophone et plus de temps à se reposer sur un tabouret et à frapper sur un tambourin. Quand il jouait, il était évident qu’il perdait les aiguës. Après un de ses derniers concerts, il avait dit à un ami, "Je mérite un putain d'Oscar". Il disait qu'il se sentait comme le personnage de Mickey Rourke dans The Wrestler; sur scène, il incarnait un personnage puissant, quand bien même il dépérissait physiquement.

Aux obsèques, organisées dans une chapelle à Palm Beach, Springsteen a rendu un hommage passionné à Clemons, se souvenant qu’il avait dû supporter "un monde dans lequel il n’était pas toujours si facile d’être grand et noir". Il s'est souvenu du "mysticisme torride" de son ami, de ses envies, même de sa loge, qui était drapée d'étoffes exotiques et qui était surnommé le Temple de l’Âme: "Une simple visite en ce lieu était comme un voyage dans une nation souveraine, qui venait de tomber sur d’immenses réserves de pétrole". Dans le même temps, Springsteen a pointé du doigt la vie familiale erratique de Clemons (il s'est marié à cinq reprises) et les tensions épisodiques dans leur relation. En s'adressant aux fils de Clemons, il a dit, "'C' a vécu une vie où il a fait ce qu’il voulait faire et il a laissé les miettes, humaines ou autres, retomber là où elles le pouvaient. Comme beaucoup d’entre nous, votre papa était capable d’une formidable magie, mais il était également capable de provoquer une pagaille stupéfiante".

Des mois plus tard, Springsteen ressent encore profondément cette perte. Il avait 22 ans quand il a rencontré Clemons, dans le circuit musical d'Asbury Park. Perdre Clemons, c’était comme perdre "la mer et les étoiles", et il était évident que Springsteen se sentait inquiet de jouer sur scène sans lui. "Comment continuer ? Je pense que c’est ce dont nous avons le plus discuté de toute notre histoire" m'a dit Van Zandt. "L'idée fondamentale, c’était: nous devons nous réinventer quelque peu. Tu ne peux pas simplement remplacer un type". Clemons n'a pas été remplacé par un musicien mais par un contingent - une section de cuivres de cinq personnes.

Les répétitions ont partiellement servi à trouver un moyen de parler des morts sans que le concert ne se transforme en un service funéraire lugubre. "Ce groupe est une petite communauté ici", dit Springsteen, "et il se rassemble, et nous essayons de réparer ceux que Dieu a brisés et d’honorer ceux qui ne sont plus avec nous".

Pendant les pauses, je remarque qu'un des musiciens, un jeune saxophoniste ténor portant une imposante coiffure Afro, une paire de lunettes rectangulaire, et un air déterminé, parcourt la scène, jouant nerveusement sur son saxophone des bribes de solos familiers: Tenth Avenue Freeze-Out, Jungleland, Badlands, Thunder Road. Il s'agissait de Jake Clemons, 32 ans, le neveu de Clarence. Pendant des années, Jake a joué dans des salles et des clubs de secondes zones avec son propre groupe. Aujourd’hui, il a pour mission de marcher dans les chaussures de son oncle devant des publics dépassant les 50.000 spectateurs. Il l'a fait au sens littéral du terme. Jake portait aux pieds les chaussures de son oncle, taille 50 - des bottes en peau de serpent, des mocassins noirs, tout ce qui lui avait été laissé. Quasiment tous ses saxophones, également, avaient été des cadeaux d'Oncle Clarence.

En janvier, Springsteen a invité Jake chez lui, et ils ont joué jusque très tard dans la nuit. Bruce a lancé l'idée qu'il puisse rejoindre le groupe. "Mais tu dois comprendre" lui a expliqué Springsteen. "Sur scène, quand tu souffleras dans ton saxophone avec nous, le public ne te comparera pas à Clarence lors de la tournée précédente. Ils te compareront à leur souvenir de Clarence, à leur idée de Clarence". Ce qui a fait réfléchir Jake Clemons. Élevé au gospel dans la famille d'un officier, membre de l’orchestre des Marines, il ne connaissait que superficiellement le catalogue de Springsteen. Le public connaissait les chansons, sans parler de l'histoire du groupe, beaucoup plus intimement que lui. Après la mort de Clarence, Jake a joué quelques concerts d'hommage, et il sentait que le public faisait des comparaisons.

"Je ne sais pas si quiconque peut jouer dans l'ombre d'une légende" a dit Jake. "A mes yeux, Clarence est toujours sur cette scène, et je ne veux pas lui marcher sur les pieds".

Springsteen a cru que ces préoccupations, et ce sentiment plus grand de perte et de blessure, pourrait fournir une énergie dont la tournée pourrait se nourrir. Après toutes ces années passées sur scène, il arrive à prendre du recul sur ses performances avec une distance analytique. "Vous êtes un peu le chaman, vous menez des fidèles", m’explique-t-il. "Mais vous êtes comme tout le monde, dans le sens où vos soucis sont identiques, vos problèmes sont identiques, vous avez vos dons, vous avez vos péchés, vous avez des choses que vous êtes capable de bien faire, vous avez des choses que vous foirez constamment. Et donc, vous êtes un intermédiaire. Il y a eu une succession d'éléments dans votre vie – certains étaient bénéfiques, et certains n'étaient que malédictions chaotiques – qui allument en vous un feu, d'une certaine façon".
The New Yorker, 30 juillet 2012


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